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Velours I

11 juillet 2012 - Hapax et archives, Matières à répétition
Velours I

(Pas de Nev cette fois-ci. Elle nous manquera, mais ma foi, si l’été est trop beau ailleurs qu’à Paris pour que les crayons la démangent de grimper dans ce train-ci, tant mieux pour elle !)


©bigi

 

 

Ils sont ici trois d’une ribambelle sortie d’usine
pour se répandre à travers tout le pays
au gré de mille trajectoires aussi rationnellement réglées
que leur propre production.

Ils sont trois et plus, tantuplés devant derrière,
à droite à gauche, par paire le plus souvent,
siamois soudés à bras,
un solitaire parfois, ici ou là,
interchangeables.
Ils sont trois qu’on ne remarque d’abord pas.

Que je ne remarquerais pas plus tard,
si le soir était un peu moins sombre,
le wagon moins désert
le train déjà en route.

Mais la gare est grise immobile
et dans la voiture illuminée
il n’y a qu’eux à regarder.

Ils sont trois sous la lumière blanche et crue d’un wagon
dans un train arrêté dans une gare de banlieue,
– rien à voir, gris aveugle dans le soir attardé,
tendus d’un même velours cheap aux motifs compliqués

– motif peau de bête on dirait,
et par là-dessus de carrés en plus,
ça fait quel effet vu de près, vu de loin ?

On croit regarder à peine
Et voilà qu’ils saturent le champ de vision
avec leurs teintes criardes (bleu et fuchsia ? ou bien
orange et violet ? ou quoi encore de bien goûtu ?)
sur lesquelles renchérit l’éclat indiscret de la fibre synthétique
Saturation double, puis saturation triple
carrés homothétiques enchevêtrés enchaînés répétés

Et de saturation triple à double carré
sur fond entêtant aux motifs panthère girafe ou croco

– idée fausse fourrure qui s’accroche au velours grinçant cheap.

Et par saturation répétée, saturation de variations superposition,
et par répétition saturée de couleurs et motifs en variations géométriques
par répétition saturation – hypnose en perf à perpète.

Le tissu cheap surchargé envahit l’espace,
s’étale et déborde, propagation spontanée,
incontrôlée, de géométrie rigoureuse et mécanique productive
– psychédélique peut-être, sauf que l’âme n’est pas à la fête,
sauf que circulez , y’a rien à voir, pas d’âme par z’ici,
rendue folle sous la lumière crue l’uniformité encore désole.

Une irrégularité interrompe le rythme,
raccrochez-vous,
à l’usure qui râpe et entame couleurs et brillant,
au creux laissé au siège et au dossier,
au bégaiement quotidien.
Est-ce grave de ne plus voir, à force, les bigarrures enragées des sièges du train de banlieue ?
Prendre place à son tour dans le moule,

ébauché à peine, de la vie anonyme qui passa là
et imaginer, pourquoi pas ? son cours et charriage.

On s’imagine bien roi, à prendre place sur un trône.


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