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Venise

1 mai 2012 - Image-source, Jours
Venise

Son fils lui s’était exclamé : « Hé, P’pa, c’est pas toi là ? » Le gamin tripotait son portable. Il tirait consciencieusement la tête depuis la veille parce qu’ils l’avaient obligé à venir avec eux voir sa grand-mère, chez qui ils passaient un week-end désespérant d’ennui. « Hé, P’pa, tu m’écoutes ? » « Oui oui, je t’entends. » Leur rapports n’étaient plus si bons. Il avait fini par éviter au maximum de relever les remarques de son fils pour ne pas avoir à s’entendre traiter d’espèce de vieux à tout bout de champ. (L’autre résultat, c’étaient des colères noires qui débordaient subitement, sans qu’il sache après coup à qui il en voulait le plus, au gamin ou à lui-même). « Si ! Je te jure, c’est toi, là, sur la vidéo ! Trop trop fort ! C’est toi ! »

Il ne s’était pas reconnu d’abord. Avait déjà mis une bonne seconde à reconnaître Venise, pour tout dire, croyant qu’il s’agissait d’un jeu vidéo. À cause des couleurs et de l’éclat, sans doute, qui conféraient à la scène quelque chose d’assez synthétique. Il s’était fait la remarque après, en regardant à nouveau la vidéo, une sorte de clip, une journée sur les canaux. Ça filait si vite qu’il n’avait pas eu le temps de se voir, la première fois. Son fils avait marmonné, repris son portable, était revenu en arrière. « Ouais, ça va super vite, c’est l’idée, hein. C’est accéléré. Je te la remets au début. Tiens, vas-y. » Il avait fallu une troisième tentative pour qu’il ait repéré où il se devait se voir. Puis il avait enfin vu : une minuscule silhouette, sur un bateau, au milieu d’une foule d’autres silhouettes se déplaçant à toute allure. Non, ça n’était pas lui. « Tu plaisantes ? On voit rien ! Pourquoi ce serait moi ? » « Arrête, tu sais bien que c’est toi. C’est là qu’t’es tous les jours. » Peut-être. Il l’avait repassée. Deux secondes sur un homme brun en jean des pieds à la tête (ou en bleu, en tout cas), occupé à décharger un bateau. Il reconnaissait le quai. Oui ça pouvait être lui, ça devait être lui. Peut-être. Peut-être pas. Il avait voulu revoir, en entier, les trois minutes et quelques du film. Puis il avait rendu le téléphone à son fils, en se sentant brusquement accablé. 

Il savait bien que l’être humain était pas grand-chose au regard de l’univers et de l’éternité. Parfois, quand il était plus jeune, cette idée le rendait mélancolique et l’effrayait un peu, elle lui rappelait la mort. Il s’en souvenait clairement, même s’il n’y avait plus trop pensé, depuis. Mais c’était abstrait. Là, ce bout de film de rien… Tous ces personnages lilliputiens qui s’agitaient dans tous les sens à une cadence effrénée, comme une fourmilière. Même pas : ça lui évoquait plutôt des miniatures, des faux bonhommes en modèles réduits avec lesquels jouent les enfants. Trois minutes ! Son fils lui avait traduit la présentation de la vidéo. Elle parlait de la magie de Venise. Il ne trouvait pas ça très magique. Angoissant, plutôt, badant aurait dit son fils. Il ne s’était jamais senti aussi insignifiant, sa vie même. Même la ville, il ne la reconnaissait pas, dans le film. Il avait beau savoir à quel point le tourisme avait pu la réduire à un décor même pas toujours très authentique, elle renfermait ses souvenirs d’enfance, des évocations lues ou vues ici et là, avec plein de grands artistes pour qui cette ville étaient magique, oui, vraiment. C’étaient peut-être eux, au fond, qui l’avaient rendue magique. Mais ça… Parfois, quand il rentrait chez lui après une journée trop longue, il se redressait d’un coup, regardait au tour de lui, et se disait tout haut : « Putain, merde, je vis ici, j’ai de la veine, quand même ! » Et il souriait. Même ça, il ne l’avait pas vu, sur la vidéo. Si, au moins, il y avait eu ça, peut-être que ça n’aurait pas été si grave d’être insignifiant. Bien sûr, ce n’était peut-être pas lui. Il ne s’était pas vraiment reconnu. Et Venise n’était pas seulement ce qui était montrée ici. Mais ça ne changeait pas grand-chose. De toute manière, ça y ressemblait furieusement. Malgré le côté traficoté des images, ça avait fait mouche. Il avait vaguement l’impression de découvrir la cause d’une immense lassitude. 

Il se demanda ce que son fils avait vu, lui. Mais il préféra ne pas lui demander, il craignait sa réponse. Il se sentait dépossédé.

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