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Vie littéraire III

27 décembre 2011 - Hapax et archives
Vie littéraire III

C’était un vendredi en début de soirée, tout début septembre, sous un soleil de bannière. Le centre culturel voisin invitait à profiter des derniers jours de « La Plage », mise à disposition des citadins durant l’été,  en compagnie de libraires et d’auteurs qui liraient des extraits choisis de leur œuvre de rentrée. Dans la liste des invités figuraient deux ou trois noms qui alléchèrent Maturin, ceux d’un romancier déjà côtoyé au fil des pérégrinations d’un survivant de fin du monde démultiplié en rocambolesques avatars, de deux éditeurs au catalogue exigeant et assez déroutant qu’il s’attachait néanmoins à suivre aveuglément, et d’un inconnu conseillé sur son blog par un critique globalement fiable, malgré quelques déceptions,  à nul organe de presse attaché, ne jouissant d’une petite réputation que dans un milieu interlope et amateur de culture populaire autant que d’avant-garde. La convocation de cette Sainte Trinité Auteur-Éditeur-Critique fut ainsi à même d’exercer un charme assez puissant sur l’esprit de Maturin pour qu’il sentît poindre l’envie de prendre en part à cette communion, mû peut-être par le secret espoir, sans doute soigneusement maintenu inconscient, de voir réalisé l’un de ces mondes enchevêtrés et luxuriants où les livres lui permettaient de s’égarer.

Il arriva au centre culturel courant suant, car ses hésitations l’avait retardé et qu’il faisait chaud, où les réjouissances avaient déjà commencé. Il s’avéra qu’en guise de sable fin, la Plage proposait une espèce de moquette rase, d’un velours assez rêche, posée sur une estrade en bois qui mettait le sol à niveau d’un bassin d’eau claire agrémenté en la circonstance de quelques palmiers et récifs. À gauche de ce bassin se tenait l’inévitable buvette, cahute en bois agrémentée de guirlandes de fleurs synthétiques bigarrées ; à droite, la scène qui aurait dû être le point de mire de la Plage était séparée des pseudo-estivants par les créneaux figurés d’un château de sable géant dont l’essentiel aurait été enfoui dans le sable — on n’avait pas voulu pousser l’idée jusqu’à l’absurde, un château grandeur nature, qui aurait annulé l’idée même de château de sable, mais sans pouvoir empêcher que plane un certain ridicule sur cet édifice doublement artificiel. Une sorte d’animateur en costume-cravate beige y déambulait avec de grands gestes, expliquant son enthousiasme à la lecture de… avec une voix de stentor et le ton d’un présentateur de jeux télévisés. Il fallut quelques minutes à Maturin pour l’identifier comme libraire, d’autant plus qu’il s’était d’abord mis en quête d’un espace suffisant pour pouvoir s’installer (par terre, les transats, poufs et autres sièges, plutôt clairsemés, ayant depuis longtemps trouvés preneurs) sans avoir à se tordre le cou pour voir la scène ni risquer de se faire piétiner, puisque les allées et venues ne semblaient pas devoir cesser. Sans y paraître, cette activité le monopolisa suffisamment pour qu’il ne prît pas garde à la première impression, assez nettement déplorable, qu’aurait dû susciter cette prise de contact enviée avec la vie littéraire. De toute façon, il était trop respectueux de l’écrit et trop conscient de sa inexpérience en ce genre de cérémonie ce pour se permettre vraiment de juger. Tout au plus l’idée que ce n’était peut-être pas là la meilleure manière de déclencher un profond désir de lire l’effleura-t-elle, tandis qu’il essayait de se plonger dans l’ambiance.

Il écouta avec attention le premier auteur lire un passage de son premier roman, tout en laissant son regard errer sur l’assistance. Un brouhaha ténu, que dominait tout de même la voix de l’auteur, aidée du micro, montait du parterre, et plutôt de sa périphérie — buvette, toilettes, stand des libraires. On se saluait, on prenait des nouvelles, comment les vacances s’étaient passées, les projets. Du moins le supposait-il aux embrassades, hochements de têtes et sourires ou grimaces échangés, car il n’entendait, n’écoutait même pas. Au troisième ou quatrième auteur, il repéra l’un des éditeurs dont le nom l’avait décidé à venir. Il observa avec délices ses gestes ronds, son sourire affable et discret et guetta ensuite ses déplacements, essayant d’imaginer ses liens avec ceux qui l’accompagnaient ou l’abordaient, sans envisager lui-même une seule seconde d’aller le féliciter pour son travail — il se serait senti stupide et n’aurait su quoi dire. À partir de là, il étudia le public avec une attention accrue, d’autant plus que la présentation des livres qui l’intéressaient n’avait pas commencé, à une exception, et il était bien difficile de se concentrer, au milieu de tant d’agitation. Il essayait de deviner à quel cercle appartenait les uns et les autres, où étaient les libraires, où les éditeurs, s’il y avaient des journalistes. Les auteurs étaient faciles à identifier une fois montés sur scène, mais il fut étonné de constater que la « troublante confession » par la jeune femme devant lui, qui se leva à l’appel du libraire. Elle portait un chemisier vaporeux et une longue jupe légère qui flottait autour de ses jambes tandis qu’elle se dirigeait vers la scène d’une démarche élégante et douce. Son visage, encadré de cheveux sombres, était pourtant empreint de dureté plutôt, et sa voix ferme modela son texte selon des intonations franches propres à absorber Maturin, qui ne sut pas si elle lui était sympathique ou antipathique, ni si le livre lui plairait ou s’il ne s’agissait que de poudre aux yeux. Sans doute à cause de ce qu’elle venait de lire, orienté par la grâce à la fois hautaine et alanguie, détachée seulement peut-être, il la vit comme une sorte de princesse, qui n’avait jamais eu à se préoccuper de soucis matériels et avait pu se consacrer à des affres plus sublimes, tout en incarnant des valeurs de modestie et de franchise telles qu’elle devenait un fleuron de noblesse. 

Après cette apparition, Maturin eut un peu de mal à se passionner pour les auteurs suivants. Les mécanismes soigneusement huilés qui lui permettaient, pour ainsi dire, de planter de petits drapeaux au détour d’une phrase afin de revenir creuser plus tard une mine potentielle, poursuivaient leur besogne, mais comme indépendamment de lui, qui se trouvait insensiblement lassé. Éloges et textes s’enchaînaient déjà depuis une bonne heure. Le public s’était clairsemé, certains ayant levé le camp par ennui, d’autres à peine récupéré le énième avis positif et extrait disponible en librairie de l’ouvrage qu’ils avaient déjà élu. Le stand des libraires était régulièrement fréquenté. Les allées et venues continuaient, avec des allures de défilé de mode, une odeur de vacances attardées et la chaleur se prêtant aux dernières expositions des garde-robes féminines. Avec curiosité, Maturin détailla les tenues, dont il trouva la plupart originales d’une manière ou d’une autre, chez les autres comme chez les plus jeunes, généralement seyantes, bien coupées, et il se demanda soudain, effaré, combien valait chacune de ces toilettes et s’il y avait vraiment aussi des lecteurs lambda. La notion de rentrée littéraire prit ainsi corps pour lui : retrouvailles du milieu au retour des vacances. Son étonnement redoubla. Il ne s’était pas attendu à une telle évidence.

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