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La ville et lui 1/7 (Anh Mat)

2 octobre 2016 - Critique, Résidences

La sonnerie du réveille-matin pénètre dans le rêve. J’ouvre les yeux, la conscience encore lourde d’étrangetés. Dormi deux heures. Appelons ça une sieste nocturne. C’est tôt. Juste avant la lumière. Jour et nuit se confondent. Aube dans le noir. Nuit déjà trop claire pour être encore la nuit.

Bruit de camion benne. Montée en régime du moteur. Relents d’ordures mêlés à l’air frais. Choc des conteneurs. Je jette dans le rotor broyeur les dernières craintes du départ. Elles seront en moi fragmentées, compressées dans ma déchetterie d’oublis.

Un jour, de vieilles connaissances se demanderont, comme ça, devant leur café : « Au fait lui, où est-il passé ? » Puis elles m’oublieront aussitôt la question posée. De mon nom ne reste que la première consonne. M. M point c’est tout. Dans le déni des autres lettres, celles d’un prénom quitté comme un pays.

Je pars comme partent les mots quand commence un livre. Sans plan. Sans but. Vide de toute pensée. Seulement un corps qui dérive. En attendant d’échouer. De l’autre côté de l’horizon. Là-bas. Sur un banc. Dans un café. Sur les berges d’un fleuve. Dans une chambre. À la campagne. Au cœur d’un marché. Sur un trottoir. Au bord d’une route. De la mer. Peu importe où. Mais ailleurs. Aller voir ailleurs si j’y suis.

L’heure vient. Écho de pas dans l’escalier. Derrière la porte le chien voisin aboie une dernière fois sa défiance à mon égard. C’est sa façon de me dire adieu. Amitié pour ses grognements. Les jeux du parc encore vides attendent les enfants coincés ici pour les vacances. Le ciel est morne. Peu viendront jouer aujourd’hui. Petit parait-il je passais des heures la tête en bas suspendu aux barreaux de la cage à singe. Je ne me souviens pas. Le chant des oiseaux descend des arbres morts de froid. Dans les rues désertes du petit matin, de rares silhouettes en route vers leur routine. Je la devine pénible à la façon dont elles marchent.

Rocade. Le bus traverse la brume. L’angoisse m’étreint, couvre la voix de Chet Baker dans mes oreilles. Front collé contre la vitre mon regard chute dans le vide, ne voit ni les HLM, ni les voitures, ni le goudron gris qui défilent. Seul face à la décision de partir, un aller simple en main, la ville n’est plus que le reflet d’un doute. Je remonte et démonte dans ma tête les raisons secrètes de mon départ. Toutes m’apparaissent soudain si absurdes. Aux portes de l’aéroport, il est encore temps de faire demi-tour.

Et si la photo de mon passeport me trahissait ? Je ne suis peut-être pas ce nom, ce prénom, ce visage si juvénile pour son âge, ce mètre soixante-dix-neuf aux yeux marrons. Et si je n’étais pas celui que je m’apprête à quitter ? L’agent doute de longues minutes devant la pièce d’identité, l’air suspicieux, sourcils froncés, il compare la photo avec mon visage avant de tamponner le document. Par ici monsieur.

Je bois un café noir, mâche sans faim un sandwich immangeable hors de prix, tue les heures à errer dans l’aéroport tel un somnambule dans son sommeil. Je suis une attente au bord de l’épuisement. Abruti par les discussions qui m’entourent, celles des touristes français, je fais semblant d’être d’ailleurs, d’une autre nationalité. À force de jouer à l’étranger, j’espère le devenir, rien que pour ne plus les comprendre. Je pars pour déraciner ma parole de sa langue maternelle. Parce-que je ne sais plus écouter ni parler. Même les échanges anodins sont source d’angoisse irrémédiable : à bord l’hôtesse s’apprête à demander ce que je désire boire. Et je ne sais pourquoi mais lui adresser la parole, même pour un verre de vin, me pétrifie. Elle n’y est pour rien. C’est moi. Chaque fois que je m’entends parler, ma voix trahit mon identité. Je ne sais plus dire Je.

Anh Mat

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