Menu

La ville et lui 2/7 (Anh Mat)

8 octobre 2016 - Critique, Résidences

Je pars avec l’espoir de ressusciter dans une autre langue, étranger à moi-même. Mais je demeure sans illusion. Une langue étrangère m’accueillera comme n’importe quel immigré : sans égard, sans répit. Quel que soit le pays, je ne serai jamais chez moi.

L’ailleurs n’est pas si loin, à douze heures trente de vol et deux plateaux repas. À bord ceux qui dorment tout le long du trajet, ceux qui ne font strictement rien, qui attendent que ça passe, immobiles, ceux qui ouvrent un livre sans littérature, ceux qui picolent pour oublier les crampes, ceux qui jettent un coup d’œil sur un film, peu concernés, s’emmerdant ferme durant de longues heures, côté fenêtre ou dans l’allée.

Sur le petit écran du siège une étrange carte du monde. Le pays qui m’a vu naître est déjà loin. Reste de lui quelques lieux, visages, voix qui disparaissent plus je m’éloigne. Est-il possible que j’oublie qui j’étais jusqu’à aujourd’hui ? M. est-il déjà mort, chez lui, quelques heures après son départ ?

Hublots fermés. Ni jour ni nuit. Cabine bondée d’hommes et de femmes fatigués d’attendre. Petite vieille peine à rejoindre son siège au beau milieu d’une légère turbulence. L’avion survole à présent l’Inde. J’ouvre légèrement le hublot, dessine dans les nuages une rue, un visage d’Indien de Calcutta. Ma pensée voyage là où je n’ai jamais posé le pied. J’imagine une mer, plonge dans l’effrayante étendue d’eau noire comme de l’encre de Chine. J’aperçois l’ombre d’une silhouette sur un radeau, la salue de la main par le hublot comme on fait signe à un inconnu resté sur le quai. Il ne me répond pas.

Celui que je suis m’a déjà quitté.

Je ferme les yeux pour simuler un sommeil perdu d’avance. Me suis-je endormi ou ai-je passé le reste du voyage le regard dans le ciel ? Le soleil perce le noir de la cabine de ses rayons éblouissants. Ça sent la saucisse réchauffée, le mauvais café, l’haleine sèche des voyageurs échappée de chaque bâillement. La descente est amorcée. Les portes s’apprêtent à s’ouvrir de l’autre côté de la lumière, à six heures du matin d’un jour levé en pleine nuit.

La ville dévoile son mystère plus l’avion perd de l’altitude. Un regard suffit pour démentir mon supposé savoir, les ouï-dire à son sujet. Je suis dépossédé de mes attentes, toutes déjà déçues, démasquées.

Aéroport. La chaleur règne, accablante. Une extrême moiteur s’abat sur ma peau. L’air a goût de pluie chaude et de fruits gâtés. La moindre brise est un retour de flammes au visage. La ville s’agglutine aux rambardes du hall d’arrivée, cherche du regard les proches qu’elle est venue accueillir. Moi, elle ne m’attendait pas. Main sur la bouche elle rit dans mon dos. Scruté des pieds à la tête, je traverse sa rumeur en pressant le pas, tête basse, bras levé vers un taxi vert…

Suivant
Précédent

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

Fermer