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La ville et lui 3/7 (Anh Mat)

15 octobre 2016 - Critique, Résidences

Mister ! Mister ! La ville me réveille, secoue mon corps assoupi l’air de dire que je suis arrivé — c’est combien ? Elle montre du doigt le compteur à 100 000 et des poussières. 100 000 quoi ? Je sors une liasse multicolore de ma poche, ignore la valeur de chaque billet. Elle m’en prend trois de la main, m’aide à payer. Je recompte plusieurs fois, de peur d’être escroqué. Comment me détacher de cette méfiance instinctive, du soupçon permanent que la ville me veut du mal ?

Dehors l’étouffante promiscuité des chairs. Pas une parcelle de son espace inoccupée. Pas un mètre carré de vide où garder ses distances. Mille regards me mangent de curiosité. Je suis une miette de pain dans la fourmilière. Ma première rencontre avec la ville est une étreinte forcée, un corps à corps. Elle me pénètre les oreilles à coup de klaxons, de baffles hurlantes, de moteurs qui grondent tel un orage s’apprêtant à éclater en moi. Mon corps est un territoire sans défense que la ville envahit. Son grouillis est infini. Le porc qui grille fait un bruit de pluie. Un éventail propage la fumée au nez des mobylettes, certaines s’arrêtent, mangent en famille, en couple ou seul face à l’église. Pleine de grâce la Vierge Marie salue l’immense banque dressée devant elle. Assise en tailleur à ses pieds, les fesses sur un bout de carton, la ville rit entre amis, un verre de café à la main. Je m’assois à ses côtés, cherche en vain le silence que son vacarme viole impunément.

Je prends refuge dans un immense immeuble de verre, labyrinthe d’allées climatisées où faire du lèche-vitrine, poches vides, sans désir d’achat. Je suis un reflet parmi d’autres dans le brillant des diamants bon marché, au royaume du code barre, du prix choc, soldes jusqu’à 90%, liquidation exceptionnelle, mort assurée.

La nuit est tombée d’un seul coup, sans crépuscule. Pédiluve de bouillon froid, reste des soupes pas finies jetées sur la route, mon pas trempe dans l’huile, l’eau de pluie, des clim’ pissée par les bus. Leurs destinations est une suite de syllabes imprononçables, lettres aux accents étranges. Égaré dans la langue je marche et ne vois rien, rien d’autre que la différence. Ce n’est ni les coutumes, ni les costumes, ni la couleur de peau. C’est le fait d’être sans repère, n’avoir pour l’instant aucune habitude, aucun lieu où lire écrire, nulle part où se retirer en soi.

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