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Voir-dire, saisir

19 janvier 2013 - Notes
Voir-dire, saisir

Chaque matin, juste avant d’arriver au boulot, ce moment particulier, un bout de trajet à pied, 5-10 minutes à peine, selon l’allure, après avoir laissé les transports en commun – un bus basse fréquence et irrégulier. Parce que je ne suis définitivement pas du matin, et que seul le devoir m’a fait me lever puis sortir si « tôt », m’a pressée de m’habiller-maquiller-harnacher en avalant un café à peine fini que je franchis la porte, ces quelques minutes de trajet, dehors, avec très peu de passants alentour, d’abord, sont le premier moment de la journée qui m’appartienne. Je suis enfin réveillée et pas encore au travail. Presque, mais pas encore, dans le stress de la journée qui va s’enchaîner jusqu’au soir. D’ailleurs, je n’ai pas non plus de projets à faire pour la journée.  C’est peut-être aussi d’avoir dû attendre le bus, avec plus ou moins de patience, puis ballottée avec quelques passagers (c’est un petit bus qui suffit pour une ligne peu empruntée), qui me prédispose à une certaine tranquillité, ou l’accentue. Toujours est-il que s’ouvre alors une petite plage de liberté, très circonscrite, pour saisir le jour. 

Ce serait un moment à cultiver, malgré son contexte peu enchanteur, ou peut-être à cause de lui. Je vais au bureau en traversant le périphérique, puis en longeant une rue à peine commerçante flanquée d’autres rues de bureaux. Durant ce trajet, pourtant, il se passe parfois (et même assez souvent) quelque chose, il passe quelque chose à voir et à sentir, que je sens et vois, les bons jours. Les très bons jours, ils donnent même lieu à un tweet, quelques mots, parfait parce que ponctuel et bref, exigeant la condensation qu’il me faut pour attraper l’instant à son plus juste.

Ils ne donnent jamais lieu à une photo. Même lorsqu’il gèle et que les doigts engourdis achoppent à chaque mot. Alors que ce serait aussi simple, et plus rapide. Et même lorsque c’est d’un plaisir purement visuel que naissent les mots, alors que je me demande s’ils retranscrivent bien ce que j’ai vu. Même alors, pas de photo. Pourquoi ? Ce n’est pas que je n’en ai pas le réflexe. J’y pense, et j’en repousse l’idée.

Prendre une photo, au lieu de dire, me ferait l’effet de choisir la facilité et me laisserait frustrée. De refourguer à bon compte ce qui s’est trouvé là, en sachant à peine quoi, peut-être pour me rassurer pour plus tard, avoir quelque chose à garder, une trace, je ne sais pas trop, je ne vois pas trop, précisément, ce que j’aurais à faire de cette photo, en quoi elle donnerait un tant soit peu d’épaisseur à mon rapport au monde. Que j’aime les photos des autres n’y change rien, aggrave peut-être même les choses : la photo me laisse à l’extérieur de l’instant même que je veux saisir à pleines mains quand il se présente à moi.

Le mettre en mots, en revanche, introduit le délai nécessaire à une appropriation. Est-ce celle du monde ? La photo serait plus efficace. C’est bien plutôt la rencontre du monde, autrement dit ma propre situation dans le monde, à tel instant précis, qui se résume peut-être au sentiment de vivre dans une de ses occurrences particulières – en est-il de générales ? Parallèlement pourtant, c’est aussi le « calme » de la photo qui m’en détourne. Elle livre tout au regard, qui pourra longuement s’attarder à contempler la couleur du ciel ou à suivre le contour d’une forme. La phrase, réduite 140 signes, entraîne elle dans un mouvement vif – cette concision étant condition sine qua non pour saisir l’instant non seulement dans son éphémère, mais dans sa futilité – car cet instant est léger, il passe et, si je l’arrête une minute pour le saisir, ce n’est finalement pas tant pour le garder, pas question de sauvegarde ou de mémoire, il n’y aurait rien à faire, après coup, d’une collection d’instants si disparate mais bien plus simplement, pour le célébrer, à son passage, m’en réjouir, moyen donc de m’associer pleinement à ce pétillement, poursuivant un échange dont j’ignore le fin mot, le premier tout autant – à moins que tout cela ne commence, simplement, par un petit effort d’attention.

La "Descriptive Camera" livre une description de la scène au lieu d'une photo. (mattrichardson.com)

La « Descriptive Camera » livre une description de la scène au lieu d’une photo. (mattrichardson.com)

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