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Voltige #1

7 septembre 2013 - Hapax et archives
Voltige #1

©Nev

« J’avais sept ans, la première fois que je suis allé au cirque. Enfin, pas tout à fait, j’allais les avoir le lendemain, et c’était mon cadeau d’anniversaire : mes parents m’emmenaient au cirque. On avait bien vu la fourgonnette sillonner les rues pour clamer ses promesses, mais je ne lui avais pour tout dire accordé qu’une attention distraite, et rien n’avait filtré de la surprise qui m’attendait. Même au moment d’enfiler chaussures et manteaux, je n’en avais su guère plus long. « On va au spectacle. », m’avait dit ma mère avec un sourire et un regard mystérieux. « Pour ton anniversaire. » Tout cela m’avait alors paru très solennel… et peut-être pas très amusant. Je me suis retenu de traîner des pieds, préférant sans doute me fier aux yeux de ma mère, pétillants de plaisir. Je ne voulais pas la décevoir.

Je ne suis pas sûr que mon inquiétude était si nette avant d’arriver au cirque mais, en tout cas, elle se dissipa à peine sortais-je de la voiture. Là où ne s’étendait habituellement qu’un terrain vague, parfois encombré de véhicules plus ou moins abandonnés, le plus souvent désert, un chapiteau rouge et or, brillamment éclairé illuminait la nuit, entouré d’une cohorte de caravanes, roulottes, cages, pour la plupart indistinctes dans la pénombre du crépuscule, presque irréel déjà sur le fond de la nuit et du calme alentour. Une ambiance de fête régnait alentour. Une foule dispersée, espiègle, que j’imagine peut-être déjà vêtue d’atours plus colorés qu’ils n’étaient, se pressait vers l’entrée. J’entendais fuser des rires, légers comme l’air, des bribes de conversation éparses et, plus loin, le roulement joyeux d’une fanfare. Si j’avais rechigné à me préparer pour le spectacle, je tirais maintenant ma mère par la manche, impatient sans oser toutefois courir à toutes jambes. La file d’attente me semblait démesurée, et je craignais qu’il n’y ait pas assez de place pour nous. Crainte enfantine que je me remémore avec terreur et délices : une demi-heure plus tard, j’étais installé face à la piste et, à l’entrée de M. Loyal, me sentais transporté dans un monde que je n’imaginais pas.

Et c’est chose étrange que la mémoire, ce qu’elle fait des souvenirs. Je me souviens parfaitement des moindres détails entourant le spectacle ; le troisième bouton de mon blouson qui ne tenait plus qu’un fil, survécut pourtant à la soirée, et finit sans doute par s’égarer ailleurs, un autre jour, à moins que la vigilance maternelle n’ait prévenu sa disparition, la Golf grise avec, à l’arrière, un fanion des Verts, qui nous précédait à l’arrêt du feu rouge, à deux rues de la maison, sur le trajet du retour, la tonalité exacte de la voix de ma grand-mère, qui gardait ma sœur, lorsqu’elle me demanda « Tu t’es bien amusé, mon minot ? »… et je pourrais sans doute multiplier les exemples, si j’avais la patience de m’y appliquer, qui ne sont demeurés si vifs que grâce à l’enchantement du spectacle, qu’ils masquent pourtant, comme s’ils l’enserraient de trop près – à moins qu’ils ne le protègent, en le dissimulant, du prosaïsme dont eux-mêmes sont empreints et qui rehaussent encore par contraste le prestige de ce moment ?

Car du spectacle proprement dit, je ne garde qu’un souvenir confus, en partie reconstitué, rattachant par seule logique l’image de tel torse nu et bras musculeux à un dompteur – ou bien est-ce la certitude d’avoir vu un dompteur qui recrée l’image, qui se démarque du cliché par un short vert, au lieu d’une peau de léopard ? Et ai-je tremblé ? Je crois être resté bouche bée une bonne partie du spectacle, mais du prestidigitateur, je me rappelle surtout une ambiance enfumée et des éclairs de couleur, pas le moindre tour. J’ai ri à en pleurer au spectacle des clowns, et j’ai dû garder enfoui dans un coin de mémoire la légèreté de leurs pirouettes, mais je ne saurais les décrire. À quoi bon, au fond ? Ne l’ai-je pas assez fait, depuis ? Et n’est-ce pas à cette imprécision même du souvenir d’enfance, conservant intact le désordre d’impressions mal affinées, que je dois cette passion persistante pour les arts du cirque, tel un rêve toujours à poursuivre ? Alors restons-en là. Ce flou de couleurs, les éclats de sensations, des bribes, mais en farandole, sans rien de funèbre. Et puis le trait net de l’acrobate volant de trapèze en trapèze, la flèche de son corps devenu arc la seconde suivante, et le vertige d’une chute sans cesse rejouée et déjouée par la force d’une main ferme, d’un corps vers l’autre tendu. Car de ceux-là, je me souviens, et, pour plaisanter peut-être, j’en ai fait mes anges gardiens. Après tout, ne seraient-ce pas eux encore qui m’ont guidé, jeune homme ? »

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