Menu

Voltige #2

21 octobre 2013 - Hapax et archives
Voltige #2

volitge02_©Nev

François s’était tu, absorbé dans des souvenirs ridiculement vifs et naïfs pour un vieil homme à qui ses articulations arrachaient des gémissements au moindre effort – dès qu’il se levait d’un fauteuil un peu trop profond ou si jamais il lui prenait la subite envie de piquer un sprint pour éviter la chute d’un de ses petits-enfants, par exemple. Cette vie du cirque et ses espoirs, ses désillusions aussi, lui paraissaient aussi proches que jamais, un rêve vigoureux et autrement plus réel que cet appartement encombré où il coulait des jours un peu trop tranquilles. La toute jeune femme qui lui faisait face toussota et lui proposa de resservir le thé. Elle avait posé sur l’accoudoir le bloc-notes sur lequel elle griffonnait depuis le début de l’entretien.

— Excusez-moi, je ne voudrais pas abuser de votre temps…, commença-t-elle en lui versant une tasse, à demi-penchée au-dessus de la table basse. Vos photos m’ont vraiment plu, et… et je suis terriblement curieuse !
Une lueur de plaisir rayonna dans son regard et illumina tout son visage tandis qu’elle lui adressait un franc sourire, les yeux dans les yeux. Il lui rendit son sourire, légèrement embarrassé. Il n’était pas de ces vieillards qui imposent à leur entourage le récit répétitif et subtilement (dans le meilleur des cas) déformés de leurs grandes années, en une vaine tentative pour les faire revivre ou, peut-être, en prouver la valeur et l’importance. Au contraire, il commençait à éprouver face à cette jeunesse une pudeur jalouse. Elle était bien mignonne, mais pas assez pour qu’il puisse refréner tout à fait cette impression qu’elle cherchait à le dépouiller de sa mémoire. Elle avait visiblement fait des pieds et des mains auprès du conservateur du musée du cirque et de l’illusion d’abord pour avoir accès à l’ensemble des photos dont il avait fait don, puis pour obtenir les coordonnées du photographe. Le conservateur avait fini par le contacter pour lui demander si cela l’ennuierait de recevoir une étudiante (il avait oublié où elle étudiait, et quoi exactement – sans doute ni l’économie ni la finance, c’était toujours ça) qui avait eu un vrai « coup de cœur » (c’est le terme qu’il avait employé) et souhaitait le rencontrer, surtout pour solliciter l’autorisation de réutiliser ses clichés. Il avait accepté avec un certain plaisir et, quand elle lui avait exposé plus en détail son projet, « une sorte de lanterne magique sur le cirque, j’aimerais utiliser vos photos, pour des collages, peut-être, ou alors les transformer, ou simplement m’en inspirer, je ne sais pas encore exactement », il avait été plutôt flatté. Cela répondait parfaitement à la façon dont il concevait son travail : faire découvrir et surtout, avant tout, créer l’envie chez les autres. Ses photos étaient là pour ça, qu’elle les prenne donc. Mais qu’il soit dispensé de parler, au moins.

— Je ne vois pas bien ce que je pourrais vous raconter de plus, Mlle Humbert. Et puis c’est si vieux, toutes ces choses… Mais je vous l’ai dit, vous pouvez employer mes photos comme bon vous semble. Servez-vous, remaniez, détournez, découpez. J’aimerais juste voir  le résultat, c’est tout.
Il but une gorgée de thé tandis qu’elle tournait mélancoliquement la cuillère dans sa tasse.
— Je vois, vous avez peur que je ne comprenne pas, n’est-ce pas ?
D’un geste, elle arrêta la mauvaise excuse qu’il n’avait pas encore trouvée.
— Ce n’est pas grave, excusez-moi, je suis trop enthousiaste. Et puis c’est à moi de vous persuader, après tout. Vous voyez, j’ai l’impression que je saurais montrer tout ce que vos photos ne montrent pas, mais évoquent… toutes les histoires qu’il y a derrière, toutes celles qu’on peut inventer ou deviner…
Elle rougit brusquement.
— Mais je me trompe peut-être… Et puis je ne veux pas dire qu’il manque quelque chose à vos photos… Ce n’est pas ça…
Elle avait l’air franchement triste, cette fois-ci, et François en fut attendri.
— Allons, essayez, vous verrez bien si vous arrivez ou pas à ce que vous entrevoyez. Et puis montrez-moi, quand vous serez satisfaite, et nous en reparlerons. Qui sait ? Je serai sans doute plus bavard une fois que j’aurais moi aussi une idée un peu plus précise de votre projet. 

Il espérait que son sourire l’avait réconfortée, mais il n’était pas vraiment convaincu de ce qu’il venait de lui dire. En la raccompagnant pour prendre congé, il pensait ne plus avoir de ses nouvelles avant fort longtemps, en admettant même que cette rencontre ne l’ait pas trop dépitée pour qu’elle poursuive son projet avec le même enthousiasme. Et d’expérience, il savait qu’il en faudrait, de l’enthousiasme et de l’acharnement… 
Mais à peine une semaine plus tard, il recevait par courrier un dessin à l’aquarelle. On le voyait lui, supposait-il, de dos, dominant un chapiteau coloré. Elle avait rédigé un mot tout bête au dos (« En souvenir d’une rencontre ») et signé simplement Fanny. Et, comme il était un vieil imbécile facilement ému, il se prit à attendre vraiment qu’elle tire un bout d’œuvre de son propre travail.

Suivant
Précédent
Étiquettes : , , ,

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

Fermer