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Voyage au bout de la nuit _ Arnaud Maïsetti

10 décembre 2012 - Critique, Lectures critiques
Voyage au bout de la nuit _ Arnaud Maïsetti

[L’]articulation d’une seule nuit traversée par des voix, et le faisceau des voix recompose la nuit au-devant d’elle, la nomme, creuse la faille en son milieu et ouvre la possibilité d’un retour après l’enfoncement jusqu’à son cœur.[…] Prendre soin d’articuler chaque mot – quand on suit les voix, on ne se trompe pas ; on arrache un peu des peaux mortes qui la cachent.

Tel est le projet, précisé en postface, que suit très exactement Où que je sois encore, d’Arnaud Maïsetti. Un voyage au bout de la nuit, rien de plus. Et encore : celui d’un homme seul dans sa chambre, au-dessus de la ville. Le soir tombe et la nuit grandit. Il recueille les voix qui parviennent jusqu’à lui, y mêle sa propre voix, et se tisse peu à peu la voix de la Nuit. Le texte progresse ainsi d’abord par une attention fervente portée aux sons du dehors : les voix, rires, cris ou larmes, les pas, jusqu’au bruit de la pluie. Puis, des sons, on passe aux ombres qui les portent, aux corps dans la nuit, à la nuit elle-même – sans que cesse pour autant l’intrusion de à ce qui, de l’extérieur, entre dans la chambre, à cette nuit qui relance et alimente le discours, ses récits, les pensées qu’il déploie. L‘écriture articule ainsi dehors-dedans, le monde et le narrateur, et c’est ainsi que la nuit advient, dans cette mise en voix, qui n’est plus vraiment ni le monde dehors ni la pensée du narrateur. « Le prix à payer est grand – je sais que c’est ma voix : je sais que l’impôt que la nuit exige sera d’une manière ou d’une autre réglé au prix de ma voix qui devra cesser de m’appartenir pour que je me saisisse en elle – au plus fort du soir, sa profondeur raclée dans ma gorge, ses allées parcourues. (Ces voix n’ont pas de parole à laquelle se rattacher, ou de figure à dessiner dans le noir pour exister. Je ne leur appartiens pas, et au juste sont-elles ma voix, des instants de ma voix, sont-elles des fragments éparpillés de ma voix dont par éclats je discerne les élans. Non, je ne sais pas. Ces voix inventent la mienne, et je suis sans doute ce qu’elles désirent le moins.) »

De fait, il s’agit pas de raconter une histoire : « Ceci n’est pas une histoire, mais une nuit entière passée à ne pas être avalé par le chaos. » Et, qu’il y ait tout de même des histoires, cela ne nous avance guère :
«  Mais quant à parler de sens ou de plan, je n’en connais aucun. Le mot d’ordre seul est de perte, de directions ouvertes aux quatre vents – ceux qui dispersent la terre noire (mon corps – mon corps même). Le mot d’ordre est d’épuisement, d’essoufflement, de lignes brisées et de dégoût de parler pour dire ce qu’il faut dire. » On est ici, comme chez Beckett1 , à l’extrême limite du roman, c’est-à-dire en haute prose (comme on dirait en haute mer). La lecture, autant que l’écriture, en est exigeante : il ne faut pas perdre le fil de la pensée qui se forme sous nos yeux. Quant à savoir à qui l’attribuer, la voix l’a assez dit : elle est celle de la nuit, déracinée.

Point d’histoire à proprement parler, donc ; mais tout le reste. L’écriture adopte tour à tour des accents prophétiques ou la virulence du pamphlet, fait de la nuit une allégorie redoutable, peignant de la ville un portrait halluciné, expressionniste, puis s’interrompt pour saisir un nouveau bruit du dehors, et repart en méditation, entre poésie et philosophie, sur le temps, la mort ou la fin de l’histoire. Car, histoire ou pas, le texte d’Arnaud Maïsetti ne se contente pas de se débattre avec la difficulté d’une énonciation à la source incertaine et sans issue. Cette voix charrie tout un monde, toute l’époque, brossé entre les lignes, comme un référent à demi implicite dont ce délire nocturne d’un réalisme tout particulier : nécessité du travail et du sommeil, répétition des jours, automatisme des paroles, vie vécue non pour elle-même mais comme conséquence de. De la vient la violence immédiate du texte ainsi que son désarroi, d’être une révolte malaisée2 , puisque qu’il la sait perdue d’avance.

Il s’écrit pourtant, né de la rencontre avec Ethan, péripétie centrale du texte. Elle dote le narrateur à la fois d’un double et d’une histoire. Évoquée dans la première partie, développée dans la seconde, elle fournir au texte une nécessité qui lui aurait peut-être manqué, et qui se découvre au fil de la nuit où il s’écrit3 . Rencontre au sens fort: reconnaissance, d’abord muette, puis discours de l’un pris dans le texte de l’autre, qui en assure le relais à bien des égards, mais selon un partage ambigu – il ne s’agit de devoir ni d’héritage, mais bien en-deçà, de deux solitudes qui se reconnaissent. Appartenance minimale, mais suffisante pour l’écriture ne risque pas d’être close sur elle-même.

La révolte n’est pas victorieuse pour autant. « Sept heures cinquante sept. Dehors les trottoirs renvoient seuls l’absence de la pluie passée sur elle comme un mauvais songe ; les voix seront bientôt celles du jour. Tout à reprendre. La fin du monde recommencée. ». La rencontre d’Ethan, puis sa disparition, permettent cependant au narrateur – voire exigent de lui – de prêter voix à la nuit, qui serait autrement restée lettre morte, afin de « prolonger l’interruption ; qu’en son cœur l’on puisse entendre ce que les voix taisent au milieu du jour, ce que les voix cachent souvent – comme ces lumières exposées inutilement contre la ville, ces histoires racontées pour remplacer l’oubli ignoré par de l’oubli entreposé en tas. »  

Portée par une nécessité, déployée en un faisceau de voix et de pensées, l’écriture d’Arnaud Maïsetti parvient ainsi à saisir la nuit dans ce qu’elle a de plus proche du rêve et du cauchemar pour en faire une vaste fresque, toute de présence au monde, quel qu’il soit.

« D’écrire cette nuit – comme épouser chacun de ses mouvements, ses temps forts, ses temps faibles – c’est devenir pour un peu le mouvement de bascule de la mer, ou cette pénétration du monde que la pluie entreprend sans relâche. C’est rêver, autant que possible, le rêve que la nuit fait quand le jour sur la ville se fait aussi grand qu’elle. » 

Remarque : Naturellement, il aurait été plus « percutant », en tout cas plus en phase avec son actualité éditoriale, de parler d’Affrontements, paru alors que je finissais la seconde lecture (pas insignifiant qu’il y en ait eu deux) de Où que je sois encore. Mais qui trop embrasse mal étreint. Je ne voulais pas lire trop ce second texte, et j’avais suffisamment à dire sur ce voyage nocturne. Ce qui ne m’empêche pas de mentionner le second, et de m’en régaler à l’avance.


___________________________________
  1. Lequel est d’ailleurs cité à plusieurs reprises dans la postface – mais la parenté saute aux yeux d’elle-même, me semble-t-il, dans l’absence de finalité possible éprouvée d’un bout à l’autre de la nuit, et qui est la condition du même de la poursuite du discours. []
  2. D’autant plus malaisée qu’avant d’oser cette révolte, le narrateur a d’abord « longtemps vécu avec ce genre d’idées » qu’il rejette désormais : « qu’on pouvait regarder les hommes marcher dans la rue et qu’on ne devenait pas fous » ; « l’idée absurde d’organiser le chaos. » []
  3. Elle ne suffit pas pour autant à en faire un récit car elle ne constitue pas la matière du discours, elle le rend simplement possible. Elle ne modifie pas la nature du texte. []
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