Menu

Yves Pagès : Pense-bête. Vide-tête de poche

31 janvier 2014 - Critique
Yves Pagès : Pense-bête. Vide-tête de poche

Textes repris dans le cadre de la dis­sé­mi­na­tion « Écriture et image » pro­po­sée par la webasso­cia­tion des auteurs. (Voir note d’intention).

Présentation

Site de l’auteur : archyves.net

Le site d’Yves Pagès est aussi foisonnant que nombreuses ses activités littéraires et artistiques. On est bien loin du blog normé-normalisé ! Il ne s’agit pas d’une vitrine, mais bien de ce que promet le nom, un grenier rempli où fouiller joyeusement avec la certitude d’y trouver son compte, en sus du plaisir de la ballade : textes courts ou longs, complets ou par larges extraits, galerie photos, musique et entretiens, extraits vidéos… La section blog, évidemment plus traditionnelle (mais ô joie, ce petit lien qui vous remet le tout dans son ordre chronologique !), se consacre ces temps-ci plus particulièrement à l’une des prédilections de l’auteur, le street art, qui fait ici mon bonheur.

8 janvier 2014
[En roulant en écrivant
l’aide-mémoire du coursier.]

[flagallery gid=3]

Il y a quelques semaines, non loin de la Porte Saint-Denis, allant pour renfourcher mon scooter, après une halte au tabac du coin, j’avise l’engin garé à mes côtés : un vespa au grand pare-brise blanc couvert d’inscriptions minuscules.

Aucun doute, il ne s’agit pas de la fantaisie typographique d’une déco d’origine, ni de quelques graffitis salaces ajoutés à la sauvette, mais d’une liste minutieuse, obsessionnelle, systématique, proliférant partout, comblant le moindre espace libre sur cette demi-bulle en fibre de verre. Une machinerie d’art brut ? Les branches d’un arbre généalogique ? Une cosmogonie manuscrite de stars déchues ?

Pas le temps de m’interroger de plus près. Le propriétaire du véhicule est de retour. Casque à visière relevée sur la tête, et enveloppe de papier kraft à la main. Il me voit intrigué. La conversation s’amorce. Lui, coursier depuis plus de vingt ans, Paris intra muros et banlieues limitrophes. Alors, ces gribouillis ? Juste ses mots d’auteur, une façon de customiser sa monture. Il a noté au fur et à mesure les noms des rues qui lui plaisaient. Pas les patronymes de saints, militaires, présidents, ministres, écrivains et autres sommités hexagonales qui encombrent le pavé parisien, mais plutôt des noms communs, du commun des mortels trépassés depuis belle lurette, leurs appellations devenues énigmatiques, leurs corps de métiers abolis, leurs paysages rayés de la carte, leurs tournures fabulatoires, et toutes les scories verbales qui vont avec, tombées d’un ciel obscurci par les ans, bref ces lieux-dits mais si bizarrement dits qu’on n’en finit pas de se demander d’où ça leur vient un tel sobriquet d’emprunt : passage du cheval blanc, rue de l’épée de bois, rue de la grosse bouteille, rue vide-bourse, rue du chat qui pèche, rue du pont aux choux, rue des cinq diamants, rue de la poule rouge…

J’en reste interdit sur place, bêtement admiratif face à ce pense-bête urbain. Nul besoin de GPS pour qui sait aussi voyager dans le temps. Je lui demande au débotté la permission de prendre quelques photos. Quatre ou cinq clichés, histoire de faire le tour du chef-d’œuvre à claire-voie. Une stèle ambulatoire, qui l’air de rien, me rappelle que je suis né il y a cinquante ans à deux pas des rues de la petite et grande truanderie. En espérant qu’il ne vienne pas aux édiles municipaux l’idée de les débaptiser au profit d’une célébrité provisoire ou d’un fameux notable pour service rendu à la Nation.

post-scriptum :

Sans tomber dans une nostalgie mal placée, on ajoutera ici quelques cas de figure faisant la part belle aux rues arborant, de longue date ou par accident, des noms a priori im-propres.

rues

Source : Yves Pagès, http://www.archyves.net/html/Blog/?p=5339.
La mise en page adoptée ici ne suit pas celle de l’article original.

 

En lisant

Je ne le savais pas trop avant de tomber en arrêt devant cette Vespa archyvée. J’avais d’emblée tranché pour l’image de l’écriture, choisi d’attaquer par ce versant – pas par l’écriture de l’image. Je ne sais trop ce qui se rejoue si pleinement pour moi à chaque apparition de l’écrit, et de préférence de l’écrit manuscrit, de l’écrit qui garde trace du geste, hors du livre, de l’écran. Hors du texte, dirais-je presque, mais de la Vespa à la lettre manuscrite, la différence n’est finalement pour moi pas si grande. Plus frappante sur la Vespa, toutefois, sous forme de graffitis sur les murs, en papier illisible chiffonnée par terre.

Voir d’un coup l’écriture dans le monde, au milieu d’un réel si divers, dont elle ne se différencie pas. Pas vraiment.

Ce n’est pas qu’elle devienne concrète. La Vespa n’entraîne pas en chapelet à sa suite le chapelet des rues dont elle énumère les noms. Tout au plus les convoquent-elles devant l’imagination. À peine cède-t-on au charme de l’idée selon laquelle s’entourer de mots choisis transformerait le monde, réaliserait la grande aspiration de nos âmes, de nos rêves, de nos nostalgies, du meilleur des mondes – appelez ça comme vous voudrez, à peine en éprouve-t-on la séduction qu’elle se disperse en illusion. Et, si les mots que nous destinons ainsi à nous protéger un peu sont sur nos murs plutôt qu’entre les pages, cela ne change pas grand-chose, au fond. (Dans ma chambre d’étudiante, pendant une année ou deux, de tels marquages, vers épars ou poèmes entiers, en trois ou quatre langues, pour me rendre le réel plus habitable, croyais-je, ou par mesure d’auto-confinement ?)

Il y a un peu de cela sans doute, dans cet arrêt sur image de l’écriture, l’étonnement de voir ce secret espoir révélé au grand jour.

Mais l’étonnement plus grand encore de voir que la fascination ne disparaît, pas tout à fait, pas vraiment même, pas du tout, au fond, même une fois l’illusion perçue. Pas seulement l’incertaine magie du baptême, de ce qu’il réalise en apposant un nom qui fasse corps avec ce qu’il désigne – et quoi, si on l’appose à autre chose ? Pas seulement la puissance de l’invocation – les images convoquées sont puissantes, mais restent images, trop indirectement reliées.

Non, un mystère plus profond et modeste, qui remonte peut-être jusqu’à l’enfance, où ces signes n’avaient pas de signification pour soi, où l’on savait certes qu’ils en avaient un, mais qu’il n’était pas besoin de percer pour être attiré, fasciné déjà, et jouer à les recopier, reproduire leurs dessins, bancals, inversés, proies de mille avanies maladroites. Du sacré, sans doute, dans cette fascination face au signe muet, mais aussi la satisfaction sans ombre du jeu. Des morceaux de réel, aussi concrets que les autres, pas vraiment moins compréhensibles, avec lesquels s’amuser. Et on peut bien vouloir comprendre : manipuler, être pris dans le jeu suffit.

C’est peut-être cette sagesse-là, que me rappelle la Vespa aussi bien que le moindre graffiti et que dissimulent un peu trop bien des textes au demeurant fort admirables (et que d’autres moins remarquables ignorent tout bonnement ?), ce plain-pied du langage et du monde. Les mots que l’on écrit dessus ne résistent pas au monde, ils y sont noyés, font d’emblée partie d’un paysage auquel ils n’octroient nul surcroît de sens. Mais le monde ne leur résiste pas bien plus, il porte très tranquillement cette trace, comme il accueille la voix qu’ils font entendre, ni plus haut ni plus que la rumeur de la rue, la bribe de discussion du passant, le ronflement des voitures. C’est là. « Sans sens ».

 

Suivant
Précédent

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :

En poursuivant la navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Plus d'informations

Ce site utilise des cookies. Poursuivre votre navigation sans changer vos paramètres ou cliquer sur "Accepter" ci-dessous revient à accepter leur utilisation sur ce site.

Fermer