Pour m’attarder sur ces mythologies, j’ai une question de néophyte – c’est le cas de le dire ! Plusieurs de tes textes font allusion au candomblé, religion afro-brésilienne qui mêlent plusieurs influences (catholicisme, religions africaine et indigène). Ses dieux sont d’origine totémique et familiale (merci Wikipédia). Pourrais-tu m’expliquer ton intérêt pour le candomblé ? Que puises-tu, de manière plus générale, dans le métissage que tu cultives, au moins dans tes goûts ? L’entretiens-tu aussi dans ton écriture (où il échappe en tout cas à mon regard) ?

Avant que l’on en arrive au Brésil (dont il sera beaucoup question) et du candomblé (bien plus discrètement évoqué, pour des raisons que le corpus de la réponse éclaircira), une (pour une fois pas bien longue) introduction s’impose.
En 1971, j’ai perdu la foi en l’amour (« elle » n’avait rien à y voir, tout fut de ma faute, si l’on peut dire, par idéalisation excessive d’une amourette d’étudiants et, surtout de son sujet/objet – conséquence : presque quinze ans de totale séparation du sexuel et de l’affectif). En 1973, j’ai perdu la foi en la révolution, peu après ce psychodrame que fut pour beaucoup l’enterrement de Pierre Overney (conséquence : glissement – qui a duré dix ans – vers un cynisme désabusé visant tout ce qui avait trait à l’idéologie et à la politique). En 1977, j’ai perdu la foi en l’écriture (conséquence : vingt ans sans écrire une ligne appartenant à ce qu’on appellerait, en simplifiant, « littérature »). En 1978, j’étais, disons, « officiellement » alcoolique. C’est le Brésil (que je fréquentais, tout comme ses ressortissants, depuis six ans à ce moment-là) qui m’a aidé à me « reconstruire » petit à petit, sur les trois plans ; non pas en apportant des réponses aux questions que je me posais, mais en m’aidant à ne PLUS me les poser, ou à m’en poser d’autres. Ce fut long, parfois difficile, mais j’y suis arrivé, sans drame, sans violence, sans que ça relève d’une quelconque fatalité ou malédiction (c’est pourquoi je n’ai pas jugé nécessaire d’évoquer ces péripéties dans le cadre de la réponse à la question antérieure).

C’est donc en 1972 que j’ai « découvert » le Brésil, au sens matériel, concret, physique dont seul le voyage rend vraiment compte. La raison pour laquelle il eut lieu à ce moment précis, je ne peux la dévoiler qu’aujourd’hui, puisqu’il s’agissait d’aider à « exfiltrer » vers le Chili deux militants dont la survie était essentielle pour la poursuite du combat contre la dictature (laquelle traversait depuis 1969 sa phase la plus dure, proprement fascisante). Mes connaissances en la matière se limitaient avant le départ aux clichés bien connus (belles mulâtresses, alcools forts et Carnaval, plages à perte de vue, soleil dans sa forme la plus pure et absolue), sans oublier, pour le passionné de foot et de surf que j’étais et suis (ce dernier pratiqué à un niveau convenable jusqu’à mon accident – cheville vrillée – en 1974, à Rio justement), les deux sports sur lesquels, surtout s’agissant du premier, les Brésiliens régnaient en maîtres, et, last but not least, la vogue de cette musique à nulle autre pareille qu’est la bossa nova et l’éblouissement que fut, pour moi comme pour d’autres cinéphiles de ma génération, la découverte du Cinema Novo (mon attachement pour les réalisateurs ayant porté haut les couleurs de ce courant et, surtout, pour les œuvres, flamboyantes et réalistes à la fois, qui décuplèrent à l’époque l’envie de connaître ce pays et m’aidèrent, plus tard, à bien mieux le comprendre de l’intérieur ne s’est jamais démenti, s’est accru même au fil du temps, j’en apporte la preuve ci-dessous).

« Ce modeste, mais ô combien sincère hommage fut écrit alors que je participais au séminaire “Une pensée de la faim : littérature et engagement au XXsiècle” organisé par le CIPh sous la direction d’Ana Kiffer (fin 2011) et remanié à l’occasion de la plus importante et, sans doute, la plus complète rétrospective consacrée à Glauber Rocha, que ce soit au Brésil ou en dehors de ses frontières (“L’Âge de Glauber”, au Jeu de Paume à Paris, du 6 novembre au 18 décembre 2012).
Lorsqu’en 1932 apparaît pour la première fois (dans un texte d’Artaud) le mot d’ordre “thésauriser la faim”, le sens en fut d’emblée précis : la révolution se doit, certes, de réparer, rectifier, partout et toujours abolir l’injustice, mais sans que jamais, et à aucun prix, elle perde de vue l’incessante régénération des brasiers, l’indispensable remodelage des socles de l’insurrection, faute de quoi il ne saurait y avoir de vraie vie qui vaille…
Quelque trente ans plus tard, dans L’Esthétique de la faim, Glauber Rocha, plus que jamais à la recherche du poème comme projet conscient reprenait, bien que dans un tout autre contexte, à peu de chose près le même message : L’interlocuteur étranger cultive la saveur de cette misère, non pas comme symptôme tragique, mais comme donnée formelle à peine, centre d’intérêt, champ d’investigation. La faim latine n’est pas un symptôme alarmant parmi d’autres, c’est le nerf de nos sociétés. C’est bien là que réside la tragique originalité du Cinema Novo dans le concert du cinéma mondial : dans cette faim qui est la nôtre, dans cette misère qui est nôtre aussi parce que, même ressentie, cette faim n’est pas comprise, dans la mesure où “pour l’Européen, c’est un étrange surréalisme tropical. Pour le Brésilien, une honte nationale.
Il fallut alors inventer un langage et une vision prenant la crue réalité à bras le corps, jetant à la face du monde l’horreur subie et la violence engendrée – seule capable, à la fois en ce qu’elle est comme en ce à quoi elle renvoie, de faire sentir par le son, le mot et l’image la beauté et la force de la culture des niés, spoliés, opprimés et humiliés, d’extraire, d’en dessous le fard des mythes, l’intolérable face de ce vécu proprement invivable. Tout comme l’amour, qui en est l’autre versant, mais pas n’importe lequel, pas n’importe comment, car l’amour que cette violence enchâsse est aussi brutal qu’elle-même, parce qu’il s’agit, non pas d’un amour de contemplation ou complaisance, mais d’un amour d’action et transformation.
J’ai rencontré Glauber une seule fois, c’était pendant l’hiver 1980-1981, dans un café près de République où m’avait convié un copain brésilien qui le connaissait bien et, tout autant, l’admiration que je lui portais. Il était à Paris pour le lancement de son dernier film, A Idade da Terra (L’Âge de la Terre), d’entre tous le moins “accompli” et le plus beau, peut-être… C’était un homme seul, brisé par l’exil, la saudade, l’incompréhension, et puis la maladie qui devait l’emporter quelques mois plus tard à 42 ans, abandonné de tous, de retour dans un Brésil pas encore affranchi de la dictature militaire…
On a beaucoup filmé, dit, écrit depuis – jamais mieux. Que l’on ait quelque peu oublié Glauber est notre douleur, s’employer à ce que l’on s’en souvienne (et bien plus encore !), notre devoir. Nous tâcherons de ne pas y faillir… »
(Glauber Rocha)

Dès la descente de l’avion vers l’aéroport de Rio, la beauté à couper le souffle de ce que j’y ai vu et entrevu me fit perdre pied et raison, jusqu’à la jouissance physique au sens propre – confirmé qu’il fut, et davantage encore, cet enchantement de tout (gens, paysages, sons, mets, couleurs, ambiances) dans les jours qui suivirent, et que ni le danger, ni la haine pour la soldatesque régnant en maître n’arrivèrent à dissiper.
Je ne sais pas l’expliquer, et j’avoue n’avoir jamais éprouvé le besoin de le faire, mais c’est dès ce premier voyage que j’ai senti, aussi obscurément qu’intensément, que j’étais « chez moi », que j’allais appartenir par toutes mes fibres à ces lieux et à ces gens, ce que l’avenir confirma jusqu’au jour où je trace ces lignes, avec, évidemment, l’évolution au fil du temps de toute relation (y compris et surtout entre humains – rires), à savoir la mue de la passion dévorante des débuts à la ferme évidence de l’amour partagé, puis à une sereine complicité d’où le sens critique et les bisbilles sont de moins en moins absents, évolution à laquelle celle de mes rapports avec le Brésil n’a aucunement fait exception.
La suite coula de source : des retours de plus en plus fréquents, des séjours de plus en plus longs et denses, sans désemparer, de 1972 jusqu’à fin 1995 – des ami(e)s de plus en plus nombreux et fidèles aux quatre coins de ce pays-continent, confirmant et affirmant les liens de toute sorte (amoureux, cordiaux, intellectuels, etc.) me liant de plus en plus à ma seconde patrie – plongée, dès 1973, dans la (fort nombreuse à l’époque, du fait de la présence des exilés politiques) colonie brésilienne de Paris – l’apprentissage du portugais, initié en 1979 et finissant par aboutir, après quelques années de sérieux efforts théoriques et pratiques, à un complet bilinguisme – le militantisme au sein de la cellule du parti des travailleurs de Paris (1982-1985) et, toujours de mise, complété par le surgissement de la joyeuse, sérieuse, festive et studieuse « république révolutionnaire brésilienne d’Antony » » (rires) où j’ai eu le plaisir de résider pendant les mêmes années – la rencontre, en 1987 et à Paris, de celle qui est ma compagne jusqu’à aujourd’hui – départ pour le Brésil (début 1996 et sans date préfixée de retour) pour y vivre et travailler, d’abord à São Luis, capitale de l’état du Maranhão, située deux degrés sous l’Équateur et où j’ai vécu, en tant que professeur, restaurateur et membre éminent et quelque peu alcoolisé de la bohème politique, poétique et artistique du lieu, l’une des périodes les plus pleines et heureuses de ma vie, soit du tout début 1996 à la mi-2001 – ensuite à Brasilia, la capitale fédérale (toute autre architecture, toute autre ambiance, d’autres liens, d’autres responsabilités), de la mi-2001 à l’extrême fin 2008, date de mon retour à Paris, sans que pour autant les séjours au Brésil cessent, loin s’en faut, car j’y passe tous les ans de deux à trois mois en immersion totale (rires).
Ce que fut (ce qu’est encore) São Luis pour moi, ce texte écrit alors que j’y vivais le dit mieux que de longs développements sauraient le faire.

« Toison, moelle des feux, ferveur du lieu qu’ils viennent trouer et teinter comme pour en remonter l’Autre, fils des vents, derviche du côté des lumières, qui s’écarte, se laisse porter, glisse où la houle l’entraîne – lui qui n’a connu ni le baiser qui parjure, ni la main qui berce et délie…

Assis sur le banc, tu respires, regardes… Ce qu’on ne sait biffer ne tient pas de l’irréductible, mais de la traîtrise, l’œil tirant sa jouissance d’un spectacle dont il n’a pas la clé… Si tu y reviens tous les jours, ce n’est pas parce qu’il y aurait derrière ou au-delà quelque chose à déchiffrer, mais parce que le visible qui s’offre à toi sans détour t’aimante bien plus que les déroutes de l’énigme pressentie…

Tu n’es qu’un spectateur, espèce de voyeur pensant, de furieux immobile arpentant l’événement premier de toute rencontre, se souciant bien moins d’investir l’image que d’en parcourir le secret dans ses confins et ses égarements…

Te laisser habiter par ce regard comme malgré toi, non point voilant, mais clamant ce qui dans le temps relève déjà de ses défaites, ressaisi pour toi seul et ton tourment, à l’heure embaumée sous les traits de qui tu fus, sans les aveux, les embellissements…

Lentement, tu appris à l’aimer. Avec une craintive réticence au début, plus tard en te laissant aller à ses reins de houle, rapt et révérence, louange et traîtrise, tout à la fois… Porosité du dedans, du dehors, du haut et du bas, des gestes, des mimiques, des corps se jouant du bruit, des envahisseurs et des distances, art lianesque de tout accommoder, le poids des choses et le pouvoir moqué des êtres, pour soustraire à chaque jour sa tranche de bonheur…

Contempler en silence la feinte ville-décor qui se rapproche, semble tourner fluide autour de nous à l’instant où le voilier passe la bouée que surmonte l’oiseau lisse et blanc…Telle tu es, initiatrice et miroir, où l’on redevient qui l’on est, l’on soupèse les mille possibles, moqueurs et passionnés, de soi-même… Ne rien chercher à y voir, mais y être. Respirer parmi les autres. Entendre le bruit de leurs pas. Retrouver le tintamarre des voix, des rues, de ces places où le passé ne pèse pas, ni le temps qui glisse, ni la terre qui ne rehausse que pour moins recouvrir. L’herbe pousse, les arbres ; une tiédeur vient. Des urubus, des ânes, des chiens errants, images de mort paisible enveloppant tout, sous le soleil fou qui écrase le faîte des chapiteaux… Superposition qui effraie, émeut et enchante, durée fuyante, incubatrice et sensuelle qui détourne ce qu’elle touche sans pour autant substituer à ce qu’elle abolit un ordre autre, détails d’une cérémonie où se conjuguent la disponibilité et ce flottement dans les sources que la lumière drue achève de détruire…

Miroir que mémoire déplie moins par analogie que par dérives, de proche en proche apprêtant cadences et territoires, temps griffé que tes mots rejouent autant qu’ils comblent…

Ville d’en face, tirée sur le fil meuble, basculant entre ciel et reflets, les quais crasseux, les étals obscènes, les immondices ficelées dans des sacs que la marée emporte comme des têtes coupées… Tu sais déjà tout d’elle : les piétinements, les ruelles, les plombs que le réel tolère, vestiges rutilants ou retapés. Nulle fixité. Tout est fuyant, insaisissable, lisse, délabré, souverain jusque dans les puanteurs et les déglingues… Ô grouillement, foule médiévale n’ayant jamais perdu la fine tenace liaison qui l’amarre à ses territoires : des ânes, des échoppes, des tissus à deux sous, des bougres, des médailles, des déchets avec, tout là-haut, le soleil achevé des origines… Il fallait qu’une force du dehors brouille le regard, son impavide hégémonie, pour qu’enfin les yeux voient la crue qui monte, ce que main touche, ce que ouïe rejette, ce que narine consent …

Nous sommes des prédateurs, chacun de nos périples accroît la ruine, les certitudes que sa vision fournit, elle qui n’est plus concernée par les replis du sens, qui a comme épuisé son registre de trahisons, qui ne bougera que sous la froide visée qui s’apprend souveraine et s’élance rassurée par là-même…

Brutale, la ville se mue en référence, en propriété du regard qui se porte sur tout comme sur un paysage et revient de tout paysage comme une sage éclipse, attentif à ce qui compose plutôt qu’à ce qui en est constitué. De quoi tel mur est fait ? et telle demeure ? et tel corps ? Tout ce qui amassé faisait sens ne semble forgé que pour se voir autrement démis… Embuscades dévoilant, troublant la têtue volonté de disperser à tout prix les lieux où l’œil se ressource et s’affermit : dentelle intense, tissée en elle-même, non broderie sur lame de fond… Ce ne sont pas les espaces, ici, qui exposent les façades, mais leur béance. Le jour et l’ornement ne s’ajoutent pas à la trame, ils la ravivent, elle qui n’est libre qu’à l’égard du ciel.

Sache que c’est moi qui t’invoque sur l’heure, même si c’est toi qui me renfloues de ce passé qui n’est rien pourtant sans mon désir de le faire vivre… Apprends, dans l’épaisseur qui sur l’heure te dissipe, que rien n’échappera aux corrosions, aux perversions des perspectives, aux bribes que le souvenir altère, t’en prévenant…

Trace et projet déviant de la chose sans s’y substituer, regard en appelant à cette frontière peu à peu dessaisie pour rendre à chaque solitude sa demeure. Serais-tu inapte à l’échange, aveugle à sa nature, là où chaque geste semble gagné contre l’oubli, où chaque ruelle dessine sa mémoire comme pour l’empoigner toute entière, maquillée des signes friables de ses pesées…

Tes mots ne sont jamais tout à fait dans les prés qui les enserrent, ils ont la tête ailleurs, dans cette autre histoire qui serait aussi leur place… Mais laquelle ? Celle qui engage la peau dans la sève de la langue, précision dégrafée d’ombres chinoises, toucher affolé sur fond de sources, sourde démesure qui épie et apprend ?

La mort ne parle que de tout près, voix lisse seulement perçue par qui la possède et l’habite : pacte repu dans le passage de l’heure, mais qui retient dans ses mailles plus que le limon fertile, que la trace qui va en s’effaçant vers la permanence. Il faut faire avec les débris parce qu’il n’y a de vérité qu’en eux, une fois les choses purgées de leurs secrets, la parole arrachée à ses visées, les protocoles ramenés aux gestes…

Nuit où tout est outil, lisière, boucle, plus rien qui sépare de ce qu’on ne peut combler, l’océan, pépinière de retours et de dérives… Nuit où tu ne sus ni mourir ni naître, heures perfides et lentes sous l’ombre et la rumeur que tu ne soupesas que pour pétrir le pacte qui les fuit, démenti par ces goules plus voraces que le monde qu’elles n’inventent que pour mieux le saccager sous tes yeux…

Il suffit d’écarter les ronces
Une fois accueillies //
L’aube repue //
L’étrave docile et les noyés frôlés //
Acharnés dans
l’insomnie giboyeuse à tresser
Les saisons, à préparer le lieu //
La ville qui se répand sur les rives
La ville démâtée qui te couve et t’effeuille //
Des hérons le vol hérissé, clos //
Rompu
Au partage, aux venins //
Ne comblant point ce qu’il creuse //
Les soupçons qu’il fait sourdre //
Les faces // »

(São Luis, Maranhão, Brésil, mai 1999)

Ta question m’a d’ailleurs amené (comme ce fut souvent le cas depuis le début de la résidence) à m’interroger pour la première fois à propos de ce que j’ai concrètement puisé dans ce réel métissage humain, linguistique, culturel, religieux, allant au plus profond de l’absorption des traditions, coutumes, habitudes de toute sorte : comportementales, culinaires, vestimentaires, etc., bien différentes de celles du lieu qui m’a vu naître. La réponse n’est pas simple, mais je vais essayer de la formuler dans des termes qui le soient.
D’une part, le fait d’avoir, de par la profession de mon père, passé mon enfance et ma pré-adolescence dans quatre pays différents m’a, depuis le tout début, aidé à comprendre que les langues, les endroits, les gens ont beau ne pas être les mêmes (ce que j’ai d’emblée perçu comme un fait d’évidence, en ajoutant que j’avais déjà à l’époque compris qu’il était fort bien qu’il en soit ainsi !), nous, humains, sommes quelques part, les mêmes, en dépit, voire, surtout, à cause de ce qui nous sépare et différencie. Ensuite, je crois depuis toujours que l’on ne saurait accueillir au sens fort l’Autre (ni, a fortiori, le « devenir ») sans être pleinement soi-même, que des racines bien plantées dans le sol n’empêchent nullement d’en « adopter » d’autres, au plan tant symbolique que du vécu, le tout fonctionnant, fondamentalement, par adjonction et pas par élimination, ce qui veut dire, très précisément, que je n’avais pas vraiment compris ce que voulait dire pour moi « être Français » avant de « devenir » Brésilien – les trois précisions ci-dessus ne servant de fait que d’introduction à la « vraie » réponse laquelle, jetée comme ça de but en blanc au lecteur, serait presque à coup sûr perçue comme brutale, incomplète et, par-dessus tout, non argumentée, car, évidemment, le métissage en question a exercé (et c’est toujours le cas) une influence majeure sur ma philosophie de vie, sur la manière de voir les êtres et les choses, d’interagir avec eux, sur le ressenti et l’expression de mes enthousiasmes, de mes colères, de mes désirs, de mes dégoûts, de mes joies et de mes espoirs. Je possède de surcroît une caractéristique que je perçois comme une chance, à savoir la « caméléonique » (mais ça va bien, bien au-delà !) capacité de me muer en Brésilien déjà pendant le vol qui m’y porte, et de le rester, pleinement, pendant tout le séjour, le côté français ne jouant qu’en arrière-plan, comme une voix intérieure jugeant, commentant, aplanissant, s’indignant ou s’émerveillant, selon les circonstances (le même phénomène se reproduisant à l’identique dans le vol du retour, avec les mêmes effets – sauf qu’en miroir – une fois rentré en France).
Encore plus subtile et méandreuse sera ma réponse à ton interrogation portant sur l’influence (ou non) dudit métissage sur mon écriture. J’affirme, dans un même souffle, qu’il est tout à fait naturel que tu ne l’aies pas perçue et qu’elle existe, bien entendu, mais se donnant de façon encore plus cryptée, codée, sublimée et asymptotique que celle dont le Réel s’insinue à l’accoutumée dans ce que j’écris. Il est bien plus présent, ce métissage, dans les textes écrits directement en portugais – l’affirmation selon laquelle l’utilisation d’une langue déterminée nous fait passer dans un autre univers mental sur tous les plans fonctionnant pour moi comme postulat maintes fois vérifié (je l’ai fait de même en ce qui concerne l’anglais, l’autre langue que je pratique à un niveau permettant que je m’en serve pour écrire). Les textes en français directement liés au Brésil ne sont donc pas légion, en voici quelques-uns :

« Je marche, je bois, je nage, j’écris, je mange, je respire, je me coule face au soleil en ce temps sans entraves, ce silence que rumeur affranchit sans dénoncer, tout à l’immersion dans ce qui EST, mais n’effaçant (que Kenneth White me pardonne !) ni ce qui fut et aurait pu être autre, ni ce qui aurait pu être et n’a pas été…“Je t’ai dit avoir été heureux sous les tropiques : c’est violemment vrai”, clamait Segalen ; c’est l’heure de le confirmer, eh bien je le fais, et plutôt deux fois qu’une ! »
(Chácara Sabino, Goiás, Brésil, janvier 2011)

« J’ai toujours vécu l’approche du Carnaval (la nuit, l’excès, les corps qui se pressent et exultent, la profusion d’excitants et libations, le désir de mouvement – sans fin, le mouvement du désir – sans frein) comme, entre mille autres, une oblique mais point perverse manière de faire un p’tit clin d’œil à Eurydice… »
(fin février 2011)

« Cet après-midi je pars à la campagne pour trois jours.
M’y attendent les buttes vertes en cette saison, avec, çà et là, des amas d’arbustes, des bouts de terre rouge – la “casa grande” où retentiront dimanche les cris des enfants – la rivière au loin, tout en bas, les rochers noirs du barrage que nous construisîmes il y a quelques années et la petite cascade grondant avec, derrière, l’espèce de piscine naturelle, sombre ici, scintillante là, où mes innombrables “longueurs” de bord à bord scellent à l’accoutumée la pacifique et vigilante coexistence avec une colonie de loutres et préparent le sommeil sans peine ni rêves – le champ de maïs déjà ras en attente d’ensemencement, les chemins ouverts dans la sveltesse de la canne, le chien sur mes talons, parmi les fruits pourris couvrant le sol humide et le bruissement des insectes – les arbres aux noms étranges : umbú, jacarandá, mangaba – Branco le vacher et son chapeau de cuir – les cieux changeants (soleil absolu des origines, tonnerre au loin) – l’odeur de viande embrochée, la bière à flots, la grâce paresseuse des chevaux – le temps sans heurt ni attente où ce qui est fut et sera, coulé dans la lenteur des choses…
Et puis la cabane sur la colline où, hormis le silence minéral et la lumière des débuts, il n’y a rien, ou presque : un hamac, la table branlante, deux chaises dépareillées et des poèmes à traduire : Herberto Helder, Lowry et, surtout, Maïakovski (pour ce dernier, certains écrits juste avant qu’il ne se livre au dieu sauvage.) Ce sera difficile, je le sais, mais j’y arriverai. Il le faut.
Because I have to. Because it’s my only hope. »
(février 2012)

Sur le candomblé, quoi dire que je puisse dire et qu’on ne trouve pas dans les opus savants, souvent de grande qualité, qui lui ont été consacrés ? (En langue française, je te recommande tout particulièrement ceux de Roger Bastide : Images du Nordeste mystique en noir et blanc et Le Candomblé de Bahia.) Eh bien, que j’y été amené par mon fort ancien intérêt pour la mystique africaine, que Salvador de Bahia a été, dès le deuxième long séjour que j’y ai fait en 1984, le déclencheur, le catalyseur que j’attendais tout comme il m’attendait, que ce fut au même endroit que j’eus le privilège de rencontrer par deux fois le grand photographe et ethnologue Pierre « Fatumbi » Verger, Breton aux yeux clairs qui finit sa vie comme l’une des figures les plus consultées et respectées du candomblé bahianais en tant que « babalao », grand prêtre d’Ifa et dont la trajectoire fut pour moi essentielle dans mes rapports avec le syncrétisme afro-brésilien.
Le candomblé est, bien entendu, ouvert à toutes et à tous, sans distinction aucune, mais pour celles et ceux qui voudraient se plonger bien plus avant dans ses arcanes, une longue initiation est nécessaire ; je l’entamai avec ardeur et humilité dans le « terreiro » de Mãe Stella, prêtresse renommée et érudite, j’y allai loin, bien loin, jusqu’au stade final qui aurait fait de moi un adepte complet, un « filho de santo ». C’est par profond respect pour celle qui m’avait si merveilleusement accueilli et pour le culte auquel j’étais, tout comme elle, attaché que je n’ai pas franchi le dernier seuil, car ni les sagesses des enseignements ancestraux, ni la ferveur des rites et rituels, ni la transformation induite par la transe n’ont éteint en moi les doutes de l’athée (agnostique serait peut-être plus exact) que je ne suis pas parvenu à cesser d’être. Tu comprendras, j’en suis certain, que je ne puisse pas en dire plus, je m’en tiendrai donc là, en évoquant simplement les paroles (citées de mémoire) du protagoniste d’un récit de Borges ayant connu une expérience similaire en Amérique du Nord : « Ce que ces gens m’ont appris vaut en tout lieu et toute circonstance. ». Le texte qui suit (profanation en soi car y est évoqué le dieu dont le nom ne doit pas être prononcé) t’en dira quand même un peu plus, peut-être :

« Pour qui a parfois coutume de rester entre chien et loup à ne rien faire (sinon penser, ou danser avec les ombres, ça lui arrive !), puis de marcher (toujours longtemps, souvent seul), à qui de surcroît le privilège de croiser en sa bonne heure le candomblé fut concédé (même et surtout s’il est – et toujours fut – autre et ailleurs), la rencontre avec Exú fut inévitable. Dieu des chemins et des carrefours dans le panthéon syncrétique afro-brésilien, messager des dieux auprès des hommes (et inversement), il est celui qui va partout où aller se peut, et par l’invocation duquel toute fête commence, afin de s’assurer sa bienveillance. Son goût du désordre et de la provocation, sa rapidité, sa sensualité exacerbée, son indécence et les aspects phalliques qui le caractérisent, son penchant excessif pour la cachaça, son manque de scrupules, ses astuces et facéties, son humeur imprévisible, son “invisibilité”, la violence dont il est capable si d’aventure on l’oublie ont souvent conduit les ignorants (colonisateurs en Afrique, maîtres des esclaves déportés ailleurs) à le confondre avec le Diable, ce qui est une totale absurdité pour qui connaît un tant soit peu la spiritualité yorubá pour laquelle un dépositaire ou une incarnation du Mal absolu est tout simplement inconcevable – alors que les convergences, affinités et correspondances avec Hermès sont si intenses, si aveuglantes que je m’étonne qu’on ne les ait pas bien plus tôt perçues. Hermès lui-même, oui, guide des héros vers le royaume des morts, dieu du mouvant et de l’impréhensible, du caché, de la parole, des pérégrinations et des échanges, des prostituées et des voleurs comme du savoir obscur et du chiffre des choses – mais aussi de l’habitat au sens fluide du mot, le « topos« , ce Lieu qu’Agamben nous incite somptueusement à voir comme quelque chose de plus originel que l’espace”, ou alors, à la suite de Platon, peut-être comme une pure différence”, dotée cependant du pouvoir de faire en sorte que ce qui n’est pas, en un certain sens, soit et qu’inversement ce qui est, en un certain sens, ne soit pas”.
Dans un rêve, je les ai vus, les pourvoyeurs de chance, rieurs, insaisissables, plus proches encore des humains que ne le fut chacun dans sa respective constellation, s’éloignant ensemble jusqu’à se confondre. Ce fut il y a longtemps, mais je n’ai jamais oublié cette nuit-là, où bien avant que l’ADN ne vienne le confirmer, j’ai su, d’un savoir que j’ai pressenti plus ancien que leur naissance, que nous sommes, et toujours fûmes, une seule et même chose, accueillant lorsque sonne l’heure des dieux qui descendent et entrent en nous, prennent possession de nos corps pour que, le temps d’un temps qui ne se peut ni ne se doit peser ou mesurer, l’Univers et nous-mêmes soyons ce que nous n’aurions jamais dû cesser d’être. »
(Une seule et même chose)

Je voudrais aussi que tu saches, pour finir, qu’il m’arrive encore de psalmodier cette litanie en yorubá par laquelle on accueillait le dieu Ogum (précisément celui à qui j’aurais « appartenu » si j’étais allé au bout de l’initiation et dont je comprends aussi peu les paroles qu’un paysan de jadis celles d’une prière en latin) juste par ce qu’elle éveille en moi et que je n’ai jamais laissé s’éteindre :

« Ògún laka aye
Osinmole
Olomi nile fi eje we
Olaso ni le
Fi imo bora
La ka aye
Moju re
Ma je ki nri ija re
Iba Ògún
Iba re Olomi ni le fi eje we
Feje we. Eje ta sile. Ki ilero
Ase. »,

Tant j’ai compris, au crépuscule de ma vie, que – sans invalider ni même amoindrir d’autres choses auxquelles je suis attaché, par toutes les fibres, de toutes les façons et pour bien de raisons – seule la Beauté valut et me porta, et qu’ainsi il en sera, jusqu’à la fin.

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