J’aimerais m’attarder maintenant sur une lecture plus personnelle, me perdre les zones d’ombre (ou d’éblouissement ?) qui sourdent de ta poésie et feindre un instant de pouvoir en pénétrer le mystère.
L’un des recueils que tu es en train de constituer s’intitule Brève Autopsie des secrets – tout un programme. Ce titre m’a fait prendre conscience que tes textes évoquaient immanquablement pour moi l’univers tragique, sa violence originelle, et sa fatalité : quelque crime familial et l’infaillible malédiction qui s’ensuit, s’abat sur une lignée pour scelle son sort. Plus subrepticement qu’Orphée, mais aussi souvent que lui, je croise chez toi les Atrides, Prométhée, Œdipe…
Que revendiques-tu de cet héritage, qu’en portes-tu ? Et je ne parle sans doute pas seulement de l’héritage littéraire, mais aussi historique, de l’héritage familial (tu botteras en touche, mais qui ne tente rien…) et national – tu es né en 1945.

Contrairement à tes prévisions, je n’ai – sans pour autant par trop franchir la limite qui sépare le côté personnel, privé, intime de l’individu Rougier de la production de l’écrivant du même nom – aucune intention de « botter en touche », pour reprendre ta si percutante image.
Simplement, au risque de te et de décevoir, nulle vraie tragédie, pas plus que de violence ou de fatalité (car je n’arrive pas à voir sous ce jour la présence d’un parent distant, nazi convaincu et qui fut jusqu’au bout de sa folie, ou alors de quelques maurrassiens bon teint, comme de bien entendu dans ce genre de famille), mais une vie, certes, nullement insipide, lisse ou terne, disons plutôt une sorte de « roman » (nom par lequel la désigne sans désemparer une amie depuis 45 ans, de celles qui m’accompagneront jusqu’au bout), fait de précieuses rencontres et de déplacements (ça oui, beaucoup, couvrant une bonne partie de la planète !), de luttes (et pas contre des moulins à vent !) et de plaisirs (certains sans doute à interdire aux moins de 16 ans – rires), où le bonheur, sous toutes ses formes et pour toutes les raisons capables d’en susciter, fut largement plus présent que son contraire – le tout fruit d’un rapport bien particulier au temps et à la mémoire, et d’une philosophie de vie qui m’a permis, là où n’arrivait pas toujours ce que j’aurais voulu (quoi de plus naturel, d’ailleurs ?), de savoir vouloir ce qui m’arrivait – clé de ce qui fut, de ce qui est, et davantage encore !
Ni Œdipe, ni Atrides, donc – un zeste de Prométhée, si l’on veut, mais pas trop (rires) – de l’Orphée en abondance, par contre, mais qui ne se serait jamais retourné s’il avait été tel que j’aurais voulu qu’il fût…

Des ombres me touchant directement ? Quelques-unes, quand même, et pour commencer l’arrachement, absolu, total, voulu et assumé dans tous ses prolongements et conséquences, d’avec ma classe et ma caste, au profit d’un engagement ferme et sans faille aux côtés de gens pour lesquels – en dépit des liens tissés, de la fraternité issue des épreuves traversées ensemble, d’un respect et admiration bien souvent réciproques, ou même de vrais, durables et conséquents affects – je suis et resterai l’Autre à leurs yeux, réalité – avec d’autres raisons, plus intimes, elles – de nature à accroître ce sentiment de solitude qui toujours m’accompagne, même bien entouré, voire, plus qu’à son tour, surtout si je le suis…

La lignée ? Oh, je ne l’oublie pas, et comment le pourrais-je, faite qu’elle est d’une si longue succession de guerriers, de flagorneurs, de lettrés, d’imbéciles hautains, de prélats, de mondains frivoles, de magistrats, de diplomates, de courtisans, de salauds, de rebelles, et j’en passe, et des meilleurs, et des pires…

D’un côté je m’en suis totalement et définitivement éloigné, à n’en pas douter, et ce, depuis fort longtemps – de l’autre, le fait que je sois (en dehors d’un cousin répudié ayant choisi d’évoluer aux antipodes de ce que j’ai choisi, moi, d’être) le dernier de mon sang, que cette foutue lignée s’achève avec moi, au moins au sens direct, m’assombrit – je ne m’en cache nullement – bien plus que de raison et plus souvent que je ne souhaiterais, mais il s’agit néanmoins d’un phénomène surgi sur le tard, et qui n’invalide en aucune façon ce qui fut exposé dans la première partie de ma réponse.

En guise de conclusion, il me semble que tout fut bien mieux dit dans ce texte de 2012 et auquel je tiens beaucoup.

« Aucune raison (fors l’âge) qu’elle m’épie, qu’elle avance, qu’elle s’insinue – moins, sans doute, qu’en d’autres temps. Mais elle est là, je le sais, la sens, lisse, inlassable : pas terrifiante pour un sou, aveugle à peine. Je n’en ai pas plus peur aujourd’hui qu’autrefois, et elle le sait. Car me fut concédée – de par l’œuvre du hasard, du destin ou de la volonté, peut-être des trois – ce qu’on peut appeler une belle vie (“un roman”, disait l’autre), riche de ce qu’un homme peut posséder de plus précieux : le droit de dire qu’il ne lui est arrivé que ce qu’il désira (peut-être d’avoir appris à ne désirer que ce qu’il lui arrivait), infidèle à tout, sauf, sans désemparer, à quelques axiomes, quelques refus et quelques Grands Témoins…

J’ai aimé (et ça tient toujours) des lumières, des villes, des mots, des paysages, des illuminations et des gymnopédies, la femme qui m’accompagne depuis longtemps déjà (et quelques autres), l’incommensurable enfance, l’ocre de Toscane et le vert d’Irlande, l’incarnat d’une insoluble révolte, l’écrit qui rend le temps fluide et oublieux (nous retranchant du Réel à la seule fin d’en conférer à qui s’y adonne la pleine présence), le géant tropical qui me fit sien, tout ce qui se boit et brûle, les reflets jouant sur une peau cuivrée, le bruissement des langues du Babel de dedans, le désordre exact et frénétique des corps, les règles par moi-même tracées, les extases jamais refusées, mon inépuisable liberté d’intrus, la multiplicité des pistes et la quiétude des refuges : cela même que rien ni personne ne m’arrachera désormais, sauf elle, un jour que j’espère lointain, mais cela n’aura alors plus d’importance…

Je m’en irai sans descendance, ma lignée s’éteint avec moi, mon seul regret, ma grande douleur. Mais il y eut, pour me faire cortège – don de quelques-uns qu’en cette heure à leur insu j’étreins – du CRÉÉ (absolu et exact contraire du “forgé”), aussi proche, peut-être, de la vie vraie que l’aurait été mon propre sang, et puis les mises en mots de ce Réel (dont les “réalités” ne sont que parentes fuyantes et pauvres) pesant plus que tous les livres sacrés de ceux qui croient en qui et en ce que je ne crois pas, ou plus (mais depuis si longtemps que cela revient au même…)

S’il n’y a pas, pour moi, d’au-delà qui précède, console, plie et punit, je reste persuadé que la création véritable, celle qui quête et creuse, ouverte qu’elle est, et sans œillères, à l’obscur et à l’inavouable, lève qui en affronte le risque comme qui l’accueille à cette transcendance sans Dieu qui seule nous justifie, et dont l’invention, qui la récuse, se passe et se prive éperdument, sans rémission (c’est d’ailleurs ce qui m’a, ici et là, rapproché de gens venus d’horizons bien différents du mien, voire opposés, et souvent écarté d’autres, avec qui j’avais tout en partage sur d’autres plans – tout sauf cela, il faut donc croire que ce n’était pas si peu…)

Il arrive encore que certains accomplissements et figures de ce que fut la foi de mon enfance, le Crucifié en premier, s’obstinent à m’accompagner – mais sans plus me hanter, juste entre humains, humainement
De ceux qui ont croisé mon chemin, si certains ont fini par m’approcher pour de vrai, peu m’ont connu vraiment. Conjecturons qu’il y en eut (le plus grand nombre, j’espère) qui se sont plu en ma compagnie, y ont trouvé, comme dans ces mots dont je n’ai jamais voulu qu’ils fassent “œuvre”, quelque plaisir, joie ou réconfort ; d’autres m’ont détesté, et j’en suis fier, de ceux qui cherchent de l’autre les failles, sûrs qu’il y en a, désireux qu’il y en ait…(mais j’ai le plus souvent réussi à faire en sorte que ceux-là ne puissent pas longtemps rôder dans mes parages…)
En paix avec moi-même et avec le monde (c’est de celle du dedans que je parle, la vraie, qui seule permet, d’un même souffle, de s’accepter, soi – et d’œuvrer à le changer), cela fait bien longtemps déjà que je le suis, ni honteux du déjà accompli, ni regrettant ce que désormais je ne ferai plus ; que soient pardonnés ceux que cela incommoda, car il y en eut aussi…

Des penseurs (comme j’aime ce mot, que je préfère au pompeux et vain “philosophes” !) m’ont éclairé tout au long du chemin, quelques-uns dont j’épouse entièrement les contours et puis d’autres, que j’admire aussi, et respecte, qui m’ont aidé à me poser des questions auxquelles nous n’avons pas forcément donné les mêmes réponses…Il y a, ainsi, des champs (à coup sûr bien moins du savoir que de l’agir) où la vérité (même réfléchie et infléchie par nos subjectivités) n’est point “rhizomique” et couvre seule, fermement, fièrement et en entier son territoire (l’emploi du singulier étant, en ces temps de “détresse” au sens hölderlinien et de relativisme revendiqué jusqu’au défi, de l’ordre d’une assumée et salubre provocation). Tout comme j’avoue sans vergogne aucune combien me répugne et m’épouvante l’idée selon laquelle TOUT peut et doit, partout et toujours, être “déconstruit”.

Tout ceci pour dire – ou redire – que j’ai des convictions, et même quelques certitudes, ce qui, par les temps qui courent (bien trop vite à mon goût), vous marque sans coup férir son homme, au fer rouge, inexorablement…

Mais trêve de justifications, éclaircissements et coups de fouet claquant, même tempérés par une tardive indulgence… Car je la vois se tenir dans la pénombre du seuil, patiente, immobile. Je n’ai rien à lui demander, encore moins exiger, si ce n’est que soit concédé aux autres l’oubli de ce que je fis et fus, qu’il n’en reste rien, ni trace, ni sillon – rien, suprême ironie, que ce blog égaré avec des millions d’autres dans le cyberespace où rien ne se perd, et j’avoue que l’idée qu’un humain tombe dessus par hasard et se risque à l’en parcourir dans quelques siècles me fait sourire sans forcément me déplaire…

Qu’elle vienne lorsque ce sera l’heure, pour ma part je me tiens prêt. À l’affronter, à l’amadouer, à la séduire, à la tuer…
Peut-être suis-je deux aussi, comme l’Aveugle – comment savoir ? – mais si cela était, je crois bien deviner, moi, lequel des deux traça ces lignes.»

 

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