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Entretien avec André Rougier – Les écrivains, l’édition et ses alentours

18 février 2018 - Résidences
Entretien avec André Rougier – Les écrivains, l’édition et ses alentours

Tu es en train de reprendre l’ensemble de tes textes pour les organiser en plusieurs livres. À quels principes obéit cette refonte ? Et, surtout, d’où est né ce désir tardif d’être publié, s’il est toujours d’actualité ? En dehors de la reconnaissance qui attachée à l’édition, est-ce que la forme du blog te paraissait trop limitée ?

Je pose d’emblée que les discussions, controverses, déchirements, polémiques autour de ce que sont (ou devraient être, ou pourraient être) la web-littérature, l’édition numérique et l’édition « papier » dépassent, et de loin, le cadre de cette réponse et n’interviendront que dans le strict cadre de mon cas personnel, lequel ne saurait en aucun cas servir d’exemple ou être généralisé.
Rien de mieux pour comprendre ce de quoi il s’agit, qu’un dialogue déjà ancien (virtuel), fécond, amical et parfois contradictoire avec Marc Zaffran (Martin Winckler) –- dont sans doute beaucoup connaissent et apprécient les travaux – à propos d’un article de son cru au titre « provocateur » (« Qui a le droit d’écrire ? »), lequel m’a permis, au fur et à mesure de son déroulement, de faire un peu le point sur une espèce de mien « état des lieux » concernant certains mauvais procès faits à la littérature numérique (livres publiés par des éditions numériques, sites et blogs littéraires), mais portant aussi sur de plus légitimes interrogations (certaines dépassant d’ailleurs le cadre d’un débat sur la littérature en ligne, puisque valant pour « ce qui se publie » en général). J’en transcris aujourd’hui les passages essentiels (en citation les extraits du texte de M.W, en italiques ce qui appartient au débat proprement dit), à la fois parce que ça reste d’une brûlante actualité, d’autre part parce que sur des points des plus importants mes propres conceptions ont pu évoluer, alors que sur d’autres elles se sont trouvées plutôt raffermies depuis (je préciserai lesquels et comment) :

L’écrivain sacralisé, autorisé (aux deux sens du terme) est un pur produit de la pensée la plus bourgeoise. C’est cette sacralisation, entretenue par une partie de la critique (mais aussi par bon nombre d’enseignants, de journalistes et d’intellectuels auto-proclamés, hélas !) qui entretiennent chez le plus grand nombre l’idée que l’écrivain est un être rare.
Or, c’est non seulement faux, mais c’est aussi profondément méprisant pour ceux qui écrivent et ne publient pas ou qui publient mais restent dans l’ombre, ou qui, tout publiés qu’ils soient, ont un autre métier (ce qui est le cas de l’immense majorité) et ne se sentent pas sacrés du tout.

« Comment ne pas être d’accord avec ces lignes ? Je le suis, pour ma part, à 1000 % ! »

Depuis quelques années, la possibilité de mettre des textes en ligne, sur un blog ou un site, a changé la donne. Un nombre très important de personnes écrivent et donnent à lire ce qu’elles écrivent.
Mais il faut avoir lu et entendu ce que beaucoup (trop) de critiques et d’écrivains estampillés disent de l’écriture en ligne et des blogs. Le mépris et la méfiance à leur égard sont malheureusement très répandus en France, beaucoup plus qu’ailleurs.

« Ah, c’est là que le malaise s’installe, car c’est, à mon sens, de la pure démagogie que d’affirmer que toute personne qui donne à lire sa production sur un blog ou sur un site est un écrivain, précisément dans la mesure où cela reviendrait de fait à dire que toute personne qui écrit (n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment) aurait nécessairement, comme par définition, le droit de s’auto-intituler “écrivain”, et point à la ligne…
Ce n’est, d’ailleurs, absolument pas un problème d’écriture en ligne ou papier, cela n’a rien à voir avec ça, mais bel et bien avec une qualité d’écriture qui n’est mesurable que par le regard d’autrui, ne “vaut” que si elle passe par cet indispensable tamis qu’est l’œil, la sensibilité, la subjectivité d’autrui, cela pouvant se passer a priori (c’est le rôle de l’éditeur) ou a posteriori (lecteurs d’œuvres en ligne ou de blogs). Et si cet œil, ce regard sont ceux d’un éditeur, c’est mille fois mieux – c’est bien à ça que sert, pour nous en tenir au numérique, une maison de l’importance et de la qualité de publie.net… »

En ce qui me concerne, je pense qu’il y a les écrivants, qui écrivent parce que c’est leur mode de communication, et les écrivains, qui sont reconnus par une communauté de lecteurs (et pas par une élite auto-proclamée). Et les deux catégories sont respectables.

« Bien sûr que toute personne qui donne à lire est RESPECTABLE, mais depuis quand la respectabilité (notion bourgeoise par excellence, d’ailleurs) serait-elle devenue unité de mesure de la valeur d’une œuvre ? Cette personne, celle-ci ou celui-là, qui met des textes en ligne, peut-elle se dire, ou non, “écrivain(e)” ? Je suis comme vous, je n’en sais rien d’entrée de jeu ; j’ai, comme vous, comme tout le monde, mes critères, par définition subjectifs, et ils sont tels que je me permets d’affirmer dans l’immense majorité des cas cet effort sérieux, sincère et que je respecte n’aboutit pas à quelque chose qui soit, pour moi, de la “littérature”.
Lorsque Lautréamont disait que “la poésie doit être faite par tous. Non par un”, il ne voulait certainement pas affirmer pour autant dire que nous serions TOUS poètes… »
(2010)

« C’est sur ce point que j’ai le plus évolué. Non seulement j’ai moi-même maintenant un modeste blog qui, lentement, sereinement, poursuit son bonhomme de chemin, mais je ne considère plus du tout que « se faire éditer » serait « mille fois mieux », loin de là… (mon propos avait d’ailleurs une portée générale – en ce qui me concerne, j’ai toujours considéré qu’écrire et se faire éditer mobilisent des actions, des affects et des jouissances bien différentes, et ce ne sont que celles liées au premier verbe qui l’emportent, et de beaucoup, tous ceux qui me connaissent le savent !)
Le seul avantage (une plus grande visibilité par rapport aux revues, aux journalistes, aux critiques, laquelle vaut, hélas, essentiellement pour les éditions papier) n’est à mon sens en rien compensé par l’éprouvant et souvent humiliant « parcours du combattant » auquel l’on doit se soumettre pour y arriver ( je dis bien « seul avantage », car mon type de production n’est pas de nature à me rapporter plus qu’une poignée d’euros – et c’est encore une exagération, sinon un doux euphémisme…) Je crois plus que jamais à la nécessité d’être « adoubé » par autrui pour gagner le droit de se dire « écrivain », mais il m’apparaît aujourd’hui que mes seuls lecteurs y suffisent peut-être, d’autant qu’il y a parmi eux – je le sais, j’en connais – un bon nombre qui sont eux même blogueurs, auteurs ou critiques que j’admire et respecte et qui, parfois, me le rendent bien. Et si un jour j’envisageais quand même l’édition, c’est sûrement à la numérique que je penserai prioritairement… Là-dessus je n’ai pas bougé d’un iota, car si je vomis, autant que Martin, « les élites auto-proclamées », j’affirme qu’il en est d’autres, largement respectées par ceux qui lisent et écrivent, et que c’est à celles et ceux qui en font partie que je faisais référence dans le nota de ce jour… »
(février 2012)

« J’ai à nouveau beaucoup réfléchi ces derniers temps à la question et j’ai à nouveau changé d’avis (il n’y a qu’aux imbéciles que cela n’arrive pas), en revenant de fait à ma conception première…
Ce qui suit ne s’appliquant naturellement à moi-même moins qu’aux autres, je le dis avec une gravité à la mesure de l’ironie qui la sous-tend : celle ou celui qui tient un blog “littéraire” est a priori tout ce qu’on veut, “littérateur”, “écrivant”, “web-auteur” – “écrivain(e)” pas forcément, loin s’en faut (l’auto-adoubement – dans ce domaine comme dans d’autres – me fait, dans les meilleurs des cas, sourire, dans les pires, m’éloigner), le tamis qu’est le regard d’autrui que j’évoquais dans le dialogue avec M. Winckler ne sachant se limiter à de complices clins d’œil ou même bruyantes approbations de quelques lecteurs dans les commentaires en bas des pages du blog ou sur les réseaux sociaux, mais requérant, du moins à mon sens et en ce qui me concerne, un œil qui me paraisse suffisamment aguerri pour que sa reconnaissance, sa volonté, son désir, sa joie d’adouber vaille pour de vrai, qu’il s’agisse d’un éditeur que je respecte, d’un critique à qui il arriva de me guider, d’un confrère que j’admire…
La littérature, n’en déplaise aux émules contemporains de M. de Coubertin pour ce qui est de l’écriture en ligne, ce ne sont pas les jeux Olympiques, il ne suffit pas de participer, il faut EN ÊTRE, à toute heure, de toutes les façons, par toutes les fibres, et c’est pure démagogie que de dire que cela est par définition et sans autre forme de procès donné à tout un chacun – ce qui est précisément ce que je m’efforçais de dire dans ma dernière réponse à Martin… »
(juin 2013)

Laissons pour le moment de côté mes travaux (tels que tu as eu la gentillesse de les lire et d’examiner avec attention et compétence) lesquels seront condensés en ce que, faute de mieux, l’on appellera, avec toi, « livres » (deux certainement, avec un troisième en ligne de mire) : ils existent bel et bien, ils sont en cours, et, s’ils ne sont pas près d’être achevés (il y a encore beaucoup à faire), je n’en entrevois pas moins le bout du tunnel. J’y reviendrai, mais seulement à la fin de ma réponse, laquelle s’efforcera d’expliquer pourquoi il se pourrait qu’il ne s’agisse que de l’un de ces actes gratuits dont j’ai le secret et qui ont ponctué de leur superbe et imbécile éclat toute une vie d’écriture… (Rires.)
Je me suis rendu compte qu’afin de bien comprendre le présent et l’avenir (peut-être son absence) – ou, à tout le moins, en approcher la vérité – il convenait de se pencher sur le passé, lequel, clos et irrémédiable, permet d’asseoir sur des bases plus solides la réflexion d’ensemble.
Dans les années 1970, dans des conditions qui tiennent à la fois de l’inconsciente audace de l’âge fol, et d’une manière d’approcher les gens et d’entrer en relation avec eux dont les jeunes d’aujourd’hui ne pourraient même pas imaginer la teneur (pour que l’on en ait quand même une idée, l’adresse et le téléphone du premier que je vais évoquer – déjà prix Goncourt à l’époque – je les ai trouvés dans l’annuaire, tout simplement) j’ai eu la chance, l’honneur, le plaisir de connaître un subtil ciseleur et magnifique manieur de mots, j’ai nommé Mandiargues, puis « la littérature en personne » en la personne de Borges, et de nouer avec eux une étrange « amitié », compte tenu de l’abyssale différence de notoriété et d’âge, tenant plutôt de la relation de maître à disciple – sauf qu’aucun des deux n’avait quoi que ce soit d’un guide ou d’un gourou, et moi encore moins d’un disciple – mais que liaient un essentiel faisceau d’affinités humaines et littéraires.
Toujours est-il qu’ils m’ont (chacun en son temps, et à sa façon) encouragé, conseillé et, surtout, ont suffisamment apprécié mon travail pour me proposer ce qu’ils appelaient, avec une feinte, mais bienveillante humilité, leur « modeste appui » si l’envie me venait de vouloir éditer mes écrits. Je les ai remerciés poliment en essayant de leur faire comprendre les étranges et contradictoires raisons de mon refus, ce en quoi je suis certain d’avoir échoué (rires). Mon manque d’intérêt pour la publication (lequel voulait dire, le numérique n’existant pas encore à l’époque, se voir éditer) fut acté, scellé même à cette époque ; la décision ne pas faire connaître mes écrits par l’envoi de manuscrits à des maisons d’édition en fut la conséquence logique – décision (et volonté) respectées sans faille – sans remords ni états d’âme non plus – pendant presque quatre décennies, moment à laquelle elle subit une vraie inflexion, néanmoins aux objectifs totalement différents de ceux de l’immense majorité (disons 99 %) de ceux qui se font éditer.
La chose suscita d’ailleurs au long du temps les réactions les plus variées : respect pour la fidélité à un point de vue assumé et à la cohérence qui en fait foi, ironie mordante vis-à-vis d’une attitude perçue comme autant stupide qu’autodestructrice (voire même un rejet violent et sans concession par rapport à celle-ci), conviction qu’elle fut essentiellement motivée par la crainte des possibles refus, et j’en passe.
Bien plus tard (2002),soit cinq ans exactement après que je me sois remis à écrire, j’ai, depuis le Brésil, entamé une riche correspondance simultanée avec des gens aussi différents que possible, et parmi les meilleurs… Quelques silences valant rejet ou indifférence, et puis des mots aimables, des propos flatteurs, encourageants, admiratifs et même enthousiastes qui, selon le tempérament et le style de chacun, titillèrent l’écran ; on en resta là, puis tout s’est effilocha, s’ensabla, s’enfonça lentement dans l’oubli. Je choisis de ne pas suivre les bons conseils prodigués, d’effacer la liste des revues et des éditeurs, d’économiser l’argent des timbres correspondant à d’inutiles envois – et je ne le regrette guère. Je n’avais pas compris, dans mon indécrottable naïveté, que l’heure des vrais « passeurs » était bel et bien révolue, cela aurait été une douche froide même pour un vrai battant, je te laisse alors imaginer ce qu’elle a pu être pour moi.
De passage à Paris (c’était début 2005, je crois), j’ai eu un long entretien avec un écrivain dont je tairai le nom : je le vois encore s’exclamer en parlant de certains de mes fragments : « C’est magnifique, mais qui êtes-vous, André ? Il faut vous montrer, vous faire connaître ! » J’ai compris une nouvelle fois à quel point je me trompais d’époque, j’en étais encore aux temps où l’on devenait éventuellement connu en fonction des écrits publiés, alors que là il fallait l’être pour qu’ils le soient. Et dans la mesure où je pensais (je le pense toujours !) que le ton de mes élucubrations, leur respiration, leur matière, ne se prêtent guère à la performance ou à devenir texte de rock ou rap (j’adore ces formes musicales, le problème n’est pas là !), on en est à nouveau resté là, comment aurait-il pu en être autrement ?
Un an plus tard, en 2006, j’ai envoyé quelques textes à Pierre Pachet, son appréciation étant à la fois flatteuse au point qu’il n’est pas question de la reproduire ici et pessimiste quant à un avenir éditorial, mes écrits et le monde de l’édition étant ce qu’ils sont…

Tu m’interroges sur ce que tu appelles « désir tardif d’être publié » : avant que d’entrer au fond des choses, je me pencherai sur chacun de ces termes, car ça en vaut la peine.
« Désir » ? Surgi pour la toute première fois après mon retour en France en décembre 2008, date à compter de laquelle j’ai pu, heureux retraité, me consacrer sans partage à la littérature (la mienne comme celle des autres) : surgi, oui, mais comme à regret, vacillant, chancelant et timide, un petit pas en avant, deux grands en arrière, mais, surtout, lié à des raisons de souhaiter être édité dont le moins que l’on puisse dire – et on le verra bien dans ce qui suit – c’est que ce ne sont absolument pas celles de tout le monde…
« Tardif » ? Absolument (c’est même un doux euphémisme !), la réponse en cours et les antérieures éclaircissant, à mon sens, tout à fait clairement pourquoi il en fut ainsi, et pas autrement…
« Publié » ? Oui, mais, étant donné qu’écrire dans un blog, c’est déjà publier, c’est le mot « édité » qui me semble bien mieux convenir, en liaison, non pas avec la notion de reconnaissance, mais avec une autre, à la fois proche et bien différente, à savoir la visibilité, et je m’expliquerai longuement là-dessus.
Et bien, j’ai fait, juste pour les servir, mes satanés écrits, plein de choses dont je me suis pendant longtemps tenu loin  : j’ai été (successivement) actif sur deux réseaux sociaux, j’ai ouvert un blog (lu, semble-t-il, ou du moins parcouru par pas mal de gens), j’ai été publié par quelques revues (numériques ou papier), j’ai, pendant quelques mois, participé aux « Vases communicants », chers à François Bon. Le résultat ? Un bouquet d’émerveillements, pas mal d’encouragements, les ricanements de rigueur, un ou deux coups bas, mais, surtout, une abyssale indifférence, scellant un incontestable constat d’échec par rapport à mes vrais objectifs, lesquels n’étaient pas d’être édité juste pour l’être, d’augmenter mon lectorat (quelle que soit la maison d’édition, cela n’aurait pas été vraiment le cas, ou alors bien à la marge), de caresser une couverture avec mon nom dessus, mais bel et bien de cesser sur le tard d’être INVISIBLE, ce qui me permettrait enfin de dire dans les « forums appropriés » (rires) ce que j’ai à dire sur la littérature et ses alentours (et pas seulement), le fait d’être édité n’apparaissant – le monde littéraire étant, hélas, ce qu’il est – que comme un MOYEN à peine d’y parvenir, rien d’autre.
Nom de nom, on écrit parce qu’on écrit, et qu’on ne peut pas faire autrement, ça ne s’explique pas, ne se dissèque pas, ne se fouille pas, dans mon cas, comme dans tant d’autres, il y a bel et bien une contrainte, mais du dedans, et il faut que ça sorte, voilà ! Peut-être n’ai-je pas su bien le dire, ou alors on ne m’a pas compris : on écrit parce qu’on SE le doit, on n’écrit que pour SOI, JAMAIS DE LA VIE pour être lu, compris, connaître la gloire, finir académicien, être adulé par les dames fréquentant les soirées « lancement/lecture/dédicace » en librairie, entendre les copains dire qu’ils ont vu passer un papier dithyrambique te concernant dans Le Matricule des anges, concurrencer Deguy ou faire sourire Prigent – PAS PLUS, BIEN ENTENDU, POUR ÊTRE « VISIBLE » !
La gloire, cette pute de luxe qui ne jouit que par procuration, je m’en fiche complétement – la notoriété, elle vient ou ne vient pas, c’est un peu plus honorable, voilà, et on n’en parle plus – la reconnaissance, oh ça oui, venant de gens qu’on admire et respecte, elle compte, sur ce point je n’ai pas trop à me plaindre – et puis il y a la visibilité, cette sacrée visibilité…
Je n’ai rien d’un « poète maudit » – œil noir, cheveu en bataille et menton appuyé sur la main ! (rires appuyés) –, en dépit d’une bien « sulfureuse » jeunesse. Mais, d’un côté, cette putain de visibilité, je m’aperçois que j’y tiens quand même un peu, je n’ai plus le temps de me mentir à moi-même et aux autres en feignant d’écarter d’un revers de la main ce qu’elle est, parfois, à même d’offrir – de l’autre, j’ai enfin compris que les marginaux de l’écriture, les singuliers, les inclassables n’ont en fait leur place nulle part – pas plus dans les « familles », « constellations » ou « galaxies » auxquelles ils leur semblaient appartenir qu’ailleurs (le rôle du sympathique, mais excentrique tonton Cristobal revenu des Amériques m’a amusé pendant un bon moment, dommage qu’on n’ait pas compris que le moment était enfin venu de passer à autre chose).
On ne commence pas une « carrière » à mon âge, où temps est sévèrement compté, mais si l’écriture permet encore (sans baises-mains aux dames patronnesses, sans courbettes et flagorneries diverses et variées) de pouvoir dire (en public et bénéficiant d’une certaine audience, à défaut d’une audience certaine) ce qu’on a dire, pas seulement à propos de la « pohésie » et des « pohètes », mais à propos de tout, de rien, et plus encore – eh bien, je ne vois rien de répréhensible dans cela, loin s’en faut ! (Afin de fixer, on ne peut plus clairement et une fois pour toutes, les idées, disons que pour participer à des lectures/discussions en librairie, à des séminaires, colloques, tables rondes traitant de littérature au sens large, ou alors à des interviews et échanges divers dans les médias sur les mêmes sujets, voire postuler à des résidences, il faut – c’est dit fort explicitement, sauf dans de rarissimes, et donc fort louables cas – avoir publié au moins un livre à compte d’éditeur, en faisant comprendre dans bien trop de cas, bien que de plus fourbe et hypocrite manière, que le livre en question se doit d’être « papier » et pas numérique. Je précise qu’en ce qui concerne, par exemple, la radio, certains journalistes qui souhaitaient me donner la parole se sont excusés, à l’évidence déçus de ne pas pouvoir me recevoir, lorsqu’ils ont découvert que les contraintes que je viens d’évoquer étaient inscrites au cahier de charges, et qu’il leur était donc impossible de passer outre.) Je suis donc, pour les raisons dûment détaillées ci-dessus, obligatoirement tenu à l’écart des « temps chauds » que sont les débats d’idées, échanges, confrontations de points de vue, qu’à mon âge il me faut nécessairement privilégier par rapport à tout ce qui relève du « temps long » – CQFD. Or – tu le sais aussi bien que moi – les blogs littéraires (et dans une à peine moindre mesure, les livres numériques) restent encore largement en dehors du champ de vision des critiques (y compris de ceux tenant des blogs de notes de lecture ou de critique littéraire – allez comprendre !), des journalistes traitant de littérature dans les médias et, bien entendu, des travaux universitaires spécialisés, la seule issue étant de devoir se faire éditer, même si cela n’apparaît pas comme une ardente obligation ou impérieux besoin. Je le disais déjà dans un texte de 2012, auquel il ne me semble pas avoir quoi que ce soit à ajouter ou retrancher :
« Il y a dans cet échec – car ça en est un, bien que promesse et point hantise – comme de l’ironie (loin pourtant de ce dont on dit qu’elle serait la politesse), une façon autant mélancolique que tonique de botter en touche, d’alerter les autres, de par la manière de leur faire signe, sur ce qu’on aimerait qu’ils vous renvoient – ce qui tient, avouons-le, de l’exaltation ou de la fatigue”, comme le disait si bien l’Aveugle…
J’en ai déjà parlé ici-même (et peut-être cela n’a-t-il pas échappé à ceux à qui il arrive – indulgence ou inconscience – de parcourir ce fouillis numérique), je reprends peu à peu l’ensemble de mes textes de fiction, déjà publiés ici ou là ou inédits (hors blog) et republie ceux en faisant partie (billets d’humeur, journal de bord, quelques incursions « non-fictionnelles » dans les terroirs critiques, littérature et “pensée” confondues), mais ayant subi un quelconque remaniement (aussi minime en soit l’étendue) tout en supprimant les anciennes versions – tant il me semble que c’est le blog qui sera ma seule et unique “œuvre”.
Ce à quoi je me suis, affranchi de l’espoir comme du doute, attelé depuis un moment déjà tient de l’acte gratuit (en paraphrasant Joubert, le fini n’est jamais achevé, et l’achevé jamais définitif), de la provocation pure, encore que pas forcément simple, de la lassitude (car comment guérir de soi, guérir du monde – et le guérir, ou s’en donner au moins l’illusion ?), de l’exaltation éthylique (irriguant le sens du devoir, ou alors le contraire, comment savoir ?) et – last but not least – de la préparation au Grand Trekk, tout en sachant, comme ce Valéry qu’il m’arrive d’admirer, mais de loin, que “la postérité, c’est des cons comme nous”. »

Certains (et ceci explique pas mal de choses, je crois) ont traité mon écriture de « hautaine », « obscure », « altière » et, pour finir, « élitiste » (d’aucuns étendant – ce qui me semble bien plus grave – ces adjectifs et épithètes au personnage Rougier, vois-tu…). Ben, comme je suis encore présent, et bien présent, j’ai très envie de tordre le cou à ces idées tordantes !
Dire de certains trucs que j’ai pu commettre qu’ils sont admirables, formidables, remarquables, que l’on sache que ces éloges à faire rosir un sergent de la Légion m’ont, plus d’une fois, ému et comblé. Mais le sentiment d’échec n’existe pas dans l’absolu, mais uniquement par rapport à des objectifs que l’on s’est – consciemment ou inconsciemment – fixés; échec donc, sur le plan ci-dessus évoqué, le seul qui comptait vraiment à mes yeux dès lors que la publication via éditeur était envisagée, et même souhaitée dans la paix du dedans, la seule qui vaille, car je ne me pose surtout pas en victime (on ne peut pas l’être dès lors qu’il y a décision librement prise et assumée – celle de n’envoyer de manuscrit à personne, ce qui fut le cas !), pas plus qu’il n’y a de « coupables ». Je me considère, cela va sans dire, comme le seul responsable de ce qui est arrivé, personne d’autre ne pouvant l’être de l’approche erronée et de l’appréciation fausse si souvent portée sur des gens et des choses, des faits et des actes qui auraient dû m’ouvrir bien plus tôt les yeux sur l’impasse dans laquelle je m’enfonçais, dès lors que – confondante naïveté ou optimisme hors de saison ? – je me suis dit qu’un jour, qui sait, un éditeur pourrait tomber sur le blog ou sur des textes de moi publiés dans des revues et s’y pencher pour de vrai, voire qu’un passeur (car, vois-tu, je crois encore à leur existence) pourrait, de même les considérer suffisamment dignes d’intérêt pour qu’il s’en fasse le paladin et porte-parole.
Je n’ai pendant longtemps pas voulu y croire, mais même quelqu’un d’aussi averti, précautionneux et sceptique face aux louanges et aux couronnes tressées que je peux l’être n’a pas, en dernière instance, su échapper aux impitoyables sirènes que sont – dans l’aire littéraire comme ailleurs – le désir, l’attente et l’espoir, vraies sentinelles du malheur selon ce bon vieux Bouddha, et comme il avait raison !
J’ai, depuis toujours, été MODESTE (discrétion sans faille, refus de se mettre en avant, mise en retrait de l’ego), HUMBLE non, car sur le chemin tortueux qui va d’Arthur de Charleville à nous, je sais bien quelle est ma petite place, tout en mesurant lucidement à quel point cette sentence d’Agamben est, plus que jamais, des plus vraies : « L’auteur n’est pas mort, mais se poser comme auteur, c’est occuper la place du mort » – et aussi, sinon davantage, à quelle point la fausse humilité est, si faire se peut, plus vénéneuse et pernicieuse encore que la fausse modestie.
« C’est ça, la relance de la littérature : un jeu de vessies et de lanternes où on vous dit que vous êtes maître ès lanternes à l’instant où vous commencez à soupçonner qu’il n’y a que des vessies… » : lucide et lumineuse ironie de Michon, de celles n’épargnant rien ni personne, et à laquelle sans réserve aucune j’adhère, tout en me disant que les « vessies » que je revendique miennes ne le sont pas plus que d’autres, appartenant à bien plus titrés, huppés, connus et glorieux que je ne le suis, mais incarnant jusqu’à la caricature cette race de grenouilles qui se prennent (ou qu’on fait se prendre) pour des rois, ce qui ne leur rend ni justice, ni service…

Les contradictions dialectiques, de celles fécondes et qui font avancer, je ne leur ai jamais dit « non », en voilà un spécimen de plus, et non des moindres : la boucle étant bouclée, et en revenant au dialogue avec Winckler et à ses ramifications, je dis haut, fort et à qui veut m’entendre que je ne me dirai « écrivain » que lorsque j’aurai un livre publié à compte d’éditeur (ce serait pour les raisons en détail exposées ci-dessus, mais peu importe – pour l’heure, « blogueur » ou, mieux encore, « écrivant » sont des qualifications qui me vont fort bien), d’un autre côté, je ne fais rien pour que cela puisse se faire, bien au contraire, dirais-je.

S’il n’avait pas été pris par Viktor Chklovski pour l’un de ses livres, « L’Énergie de l’erreur » aurait été le premier choix de titre pour l’anthologie condensant de probablement inutiles années d’écriture –plus inexistante, en quelque sorte, que le chevalier de Calvino, et destinée à le rester, que l’on se rassure ! (Rires.)
Car, à bien y réfléchir, mes écrits sont, tous ou presque, fruits d’une espèce d’erreur, alors que les moins mauvais d’entre eux en sont, carrément. Tous en adoubant cette vérité (valant sûrement pour moi, sinon pour tous) nous susurrant à l’oreille que rien ne vaut le dialogue tremblé, fuyant, mais décisif qui pas à pas nous rapproche de ce qu’elle, l’erreur, peut, fuit, coud et révèle.

Alors quoi ? Eh bien, s’il ne m’est que fort rarement arrivé de souffrir à cause de ce que mon écriture, après moult ratures et jets rageurs en direction de la corbeille (matérielle ou virtuelle), finit pas produire (car comment espérer que d’autres croient en ce que vous leur confiez si vous n’y croyez pas beaucoup vous-même ?), la façon, elle, m’a souvent désolé, rempli de honte même, et ce plus d’une fois, tant je sais (bien qu’on ne me l’ait pas trop fait sentir jusqu’à présent) à quel point je ne suis qu’un paresseux, un velléitaire, un dilettante, et que c’est là ma vraie nature. Mais avec, à la boutonnière, l’étoile rouge du parti des travailleurs et pas le suicide – sorte de cri « tout sauf Rigaut », en somme. Alors que l’idée de m’en aller (oh fort discrètement, par la plus dérobée des portes, mais du monde des apparences seulement, pas de l’existence !) m’a bien effleuré par moments, celle du blanc qui seul parachèverait et justifierait l’œuvre m’en a toujours violemment éloigné. Blanchotien je le suis, ça oui, mais pas vraiment à ce point. De plus, ceux qui font profession de l’annonce de la mort de la littérature disparaîtront tous avant elle. Les prophètes – je me le dis tous les jours – sont des imposteurs, se tenant du côté de ce faux jour que jamais ne « dégantera » l’embrasement du monde, l’amoncellement de ruines les rendant à leur nudité, leurs lucides mensonges, leur délirante vérité. C’est, d’ailleurs, ce qui devrait nous en consoler, tous.
Quant aux éditeurs, du moins ceux dont je respecte l’enthousiasme, le flair, le désintéressement et la compétence – les meilleurs, quoi – je sais d’instinct que, s’il leur arrive de lire ton blog, mes réponses ne les empêcheront absolument pas de m’éditer s’ils estimaient que je le mérite, de cela j’en suis certain !

Pour finir, que dire ? Ceci, peut-être :
« Ceux qu’il voit, ce sont les écrivains de Paris. Pas aussi souvent qu’il l’aurait dans le fond désiré, mais il les voit, et de temps en temps parle avec eux, et eux savent (généralement de manière vague) qui il est, il y en a même qui ont lu deux ou trois de ses poèmes en prose. Sa présence, sa fragilité, son épouvantable souveraineté servent à certains d’entre eux de stimulant et de rappel. »
Il m’a toujours fallu réprimer un frisson, un irrépressible haut-le-corps en lisant ces lignes. Bolaño était-il voyant ? M’avait-il connu dans une autre vie ? Car, en l’occurrence, toute ressemblance avec des personnes existant (pour eux qui le savent, ou subodorent – et, ô combien, pour moi !) est, bien entendu, TOUT sauf pure coïncidence.
Voilà, je me suis efforcé de répondre à cette difficile question de la plus brutale et impitoyablement lucide façon, laquelle pourrait, ici ou là, en froisser ou déranger d’aucuns – qu’y puis-je ?
Et c’est alors que Char arrive, comme toujours, pour me rassurer : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront. » Ou non, de toute façon je n’en ai cure.

J. J. Grandville, Grand Course au clocher académique, 1844.

 

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