Le sentiment d’un péril imminent, d’une fin proche, anime bon nombre de tes poèmes, depuis toujours, apparemment. En regard, le sentiment contraire d’un temps aboli règne sur certains fragments. Pour toi, le temps s’inscrit-il dans le poème ou l’inverse ? Comment ? Est-ce l’ambition de la poésie que d’atteindre cette abolition du temps ?

Nous voici donc arrivés au bout de notre long périple, à la toute dernière question – une partie des interrogations qu’elle soulève étant d’ailleurs, du moins en partie, directement ou indirectement éclaircies dans les réponses antérieures, tout comme la réponse à celle-ci va sans doute compléter, affiner et mieux éclairer ce qui fut précédemment dit. Il y sera question, évidemment, de ce, fort pudiquement, tu appelles « péril imminent » et « fin proche », du temps dans le poème et de celui-ci dans le temps, qu’il soit, ce dernier, aboli ou linéaire, mais également de deux autres notions qui m’apparaissent comme non moins fondamentales, à savoir le lieu, intimement lié au précédent (« tout vrai lieu n’est qu’invention du temps ») et que j’écris parfois avec majuscule (alors que « l’Autre » l’était pratiquement toujours. Clin d’œil à Lacan ? Pas sûr, pas sûr du tout, quoique… rires) et le secret, qui n’en est pas un (et ne l’a jamais été), mais qui renvoie à quelque chose de bien plus grand que lui, et de bien plus difficile à saisir, aussi.

Le « péril imminent » et la « fin » (pas forcément proche) sont effectivement – comme tu l’as judicieusement perçu, et souligné – présents depuis toujours dans ce que j’écris, mais pas vraiment de la façon dont certains peuvent l’imaginer, car il ne s’agit nullement de la menace (en forme d’épée de Damoclès) d’une guerre nucléaire, d’une catastrophe écologique ou cosmique, de l’installation chez nous d’un régime fasciste (au sens le plus large du terme, ces préoccupations étant au plus près de la pensée et de l’action du citoyen et du militant que j’ai toujours été et je m’évertue encore d’être, mais pas du tout du poète : « On fait la guerre, le pitre, l’amour ou la révolution. Le reste, on ne fait que l’imaginer, et c’est très bien. »)

Je le dirai, moi, tout crûment, pour qu’il n’y ait pas le moindre doute ou ambiguïté là-dessus : il s’agit bel et bien, ou de la mort de l’individu que je suis, ou alors de cette récurrente envie d’être « un fleuve et une fuite », de s’absenter, de s’en aller, de disparaître, non pas physiquement, mais en retournant au silence et à l’ombre qu’il me semble parfois (souvent ?) avoir eu tort de quitter en rendant publiques mes élucubrations (fût-ce forme de blog à peine, et je suis de plus en plus convaincu qu’il n’y en aura pas d’autre).

Mais, qu’il s’agisse de l’une ou de l’autre formes « d’en finir », elles n’ont, depuis l’adolescence même, jamais été perçues comme des menaces – bien au contraire, dirais-je, du moins par certains côtés, car (et de cela, quels qu’en soient le lieu et le temps, j’en suis certain !), la plénitude aurait été moins absolue, le bonheur moins pur et la jouissance moins ardente si je n’avais, depuis les premiers temps de la conscience, compris que le temps qui nous fut prêté, il faudra bien le rendre un jour, que tout ce qui fait la trame du voyage que sont nos vies est on ne peut plus borné et confiné, cerné par d’inexorables confins, « précieusement précaire » et donc d’autant plus riche en promesses et, pour les plus chanceux, en accomplissements d’une partie au moins de celles-ci.
Quoi qu’il soit, que ce soit l’une ou l’autre qu’on évoque, du versant plus sombre ou plus apaisé qu’elles me firent gravir, les exemples abondent, pour ce qui est de la mort, ou de « ce qui, se donnant pour elle, n’en est pourtant pas : enjeu d’un jeu dont le langage dicterait les règles, capture de ses lacunes, mainmise sur ses joutes, modelé qui ne garde ni n’englobe, instant statufié, cercle sans voltige, impasse hébétée, dette dégrisée, silence cousu, litote informe, bond qui se dérobe, refuge qui s’attarde, ogre amputé s’en allant par cette lumière à couver et rendre. »

« Tels nous fûmes, semeurs dépensiers, noyés fondus à l’enceinte vigilante, à son obscurité de corde lisse, par nous deux fois tuée : leurre et convoitise, divorce du signe et de la règle. Car c’est à l’avance que Lucifer joue sa partie, change les décors, arpente le territoire par Elle dépucelé, jouissant de l’arrière-plan, des sommeils touffus, de leur dédain pour la hâte et la cendre, jumelles ennemies, pourvoyeuses de poisons, raffineuses d’évidences. »

« Ils crurent au sommeil, au jour sans contours, aux choses sans nom. Ils crurent à la dispersion en son centre. Ils rêvèrent du silence comme défi.
Fin de partie perdue, échange transi, mais que sûrs comme jamais ils appelèrent chance, au-delà du balbutiement appesanti sur elle.
Non pas le jour distant, le jour compté, mais celui à l’aune des morts desquels ils mesurèrent la feinte », « visiteurs de l’aube mutique rendant au soupirail son juste emplacement, sous le regard de la Méduse venant parfaire et défier les fracas de ce temps cloué à l’infroissable distance, seule à même d’irriguer nos déroutes et nous faire descendre, légers, au tout dernier hébergement », « claquemurés dedans cet espace sans entraves, attentifs à l’accident qui seul justifierait cette infinie cohérence. »

« Nous sommes des variantes d’une même ombre, de ses déguisements : alliance du vol et du renvoi, du plomb et du vide, de ce qui, en cette heure, n’a ni visière, ni visage, ni orgueil, ni droit à faire valoir, ni ténèbres à expier », « puisqu’il nous faudra vivre avec ce temps qui ne nous suit plus, ne nous abandonne pas plus qu’il nous possède, ne trafique plus sa noirceur, n’abat plus sur nos têtes sa disgrâce et ses rognures, puisque nous sommes enfin portés disparus, dissous, rejetés, voués à remâcher le goût et le dégoût d’être, il nous reste à tout brûler devant nous, sauver la marge, vivre comme si le monde n’était plus à sa place, dénier à la fiction ses caches, ses combles, ses oubliettes, la tenir à distance, s’en absenter sans la heurter de front, ne la livrer qu’à ses vertiges, à la tenace envie d’offrir ses fracas, ses foulées, ses aveuglements, les contaminations où elle se donne telle qu’elle est au débraillé des formes, des silhouettes remises à l’unisson, de la brisure que seul viendra combler le périple somnambule, ses mises en scène, ses écarts et effets, ses glus, ses raréfactions, ses reculs, ses nébuleuses, ses décalages. »

« Don de chevaucher les creux, les brumes qui affluent sur les contrées des morts, les murs couverts de graffitis, affûtés par l’instant, délavés par la succession, sourdes parcelles de l’enfer où gît la réalité, féroce, insubornable… »

« Les foudres blondes te coucheront en plein essor. Ainsi iras-tu, couvert de fardeaux paisibles, vers la plaine ouverte et la rade attentive, la blancheur prisonnière des sentiers divergents. L’heure renversée à dessein ne repoussera pas. Tu auras tout conquis – en pure perte. »

« Combien de fois t’es-tu couché là aussi, sans partage ni dégoût, à espérer l’arrêt des simulacres, du mouvement mutilé, des dispersions sans lieu ? »

« “Mourir ne dure pas, ne se termine pas” : mourir de toujours commencé, vouloir à tort et à travers heurté, inapaisé jamais proscrit », à l’heure même où surgit « l’épimeleia tou thanaton, cet art de penser à la mort que Platon nous laissa, comme tant d’autres concepts, en bel et sévère héritage (peut-être – qui sait ? – d’avoir, un peu sans m’en apercevoir, atteint cet âge où il n’y a plus que le passé à venir, et d’avenir que ce que la mort se charge d’effacer, d’oblitérer, d’emporter, elle qui comme par mégarde se joue de ce corps qu’elle mue en chose inerte que d’autres manipuleront, disséqueront, interrogeront sans ménagement). »

« Non pas l’éloignement que rien n’embellit, ses louches entrailles, les rouages clos sur ses secrets, mais le dû des lieux, le geste défait, science aux bords amers que nous livrent tes friches et marges.
Non pas le moulage de tes refuges, de ces heures qui encore et toujours battent à nos portes, acclament nos raffuts, délivrent nos enclumes, non pas la mort et ses créances, mais ton survol, assouvi par des cieux de traverse, la moquant à l’en faire crever, nous laissant te la dérober, mais pour nous faire d’elle à nouveau et mieux reconnaître – elle qui, “entre le dédain d’Arthur et la malle à secrets de Pessoa”, nous heurte, nous habite, investit en guetteur parjure nos pores, nos voix, nos vues. » (Écrit lorsque Herberto Helder s’en alla, parce qu’il le fallait.)

« Comment accueillir celui que tu seras, parcelle d’avenir rendue lorsque tu ne t’appartiendras plus, désordre tuméfié au bord duquel le silence durcit tout, consumé par ces images récalcitrantes, dépareillées, empoignées — tes victimes. »

« N’interroge plus ces signes qui t’interrogent, l’enfant qui guette ta mort parce qu’il croit qu’elle lui montrera l’arrière-cour, l’autre versant, toi parce que tu cherches dans ce qu’il fut l’instant vierge qui t’avouera comment fixer la Chienne en face. »

« C’est la camarde qui t’y rejoindra, je le sais. Mais pas sur la terrasse où tu t’élançais, affublé du versant inouï, au dernier son du tambour – comme du temps où tu t’embarrassais de l’apparence des noces », à coup sûr « contre cette mort que le visible seul travaille, rebroussant chemin vers le littoral de nous-mêmes, nous aidant à passer enfin outre. »

« De la mort obliquement ou fièrement choisie, il n’y a pour moi rien qui se puisse dire “avant”, car elle tient, plus que tout, de l’événement (en forçant un peu le sens badiousien du mot), à savoir ce qui advient et ne saurait se répéter, singularité sans retour, exception sans faille, à la fois clôture absolue et source de ce qui va “perdurer” (mais comment ? au nom de quoi ? pour qui ?), seule vérité, peut-être, à laquelle ceux qui restent pourront accéder, et qu’inlassablement ils fouilleront sans jamais en dissiper les angles d’ombre », tout comme pour ce qui est de « la plongée visant, non pas la mort, mais le “non-être”, pour reprendre les termes d’Artaud – rien à voir non plus avec le désespoir de Pavese, l’ennui sans issue rendant dérisoire jusqu’au saut dans le noir dont Rigaut, dandy lucide et preux de l’inutile, affichait dès longtemps la venue qu’il promenait fièrement “à la boutonnière” ou le tourment alcoolisé d’un Lowry ou d’un Fauser – rien, surtout, avec la vaine gloriole d’un geste s’éprouvant à tort inaugural, d’un achèvement se voulant sans jamais en être ce renouveau apte à briser les barreaux que la vie érige pour protéger le côté “prison et poison” qu’il arrive au temps de revêtir, ce dépouillement se rêvant réappropriation et apaisement, lesquels ne sont, même pour les sincères, que grandiloquente illusion, et ne peuvent être que cela, jamais autre chose, tant il est vrai qu’il n’y a pas à proprement parler de “temps retrouvé” – ni pour eux, ni pour moi, ni pour personne. », encore que je me doive d’avouer, moi pour qui le suicide incarne l’étrangeté absolue que, néanmoins, « il est des morts choisies qui ne sont ni cri (étouffé, de protestation, strident, de révolte, que sais-je ?), ni refus de subir plus longtemps la souffrance physique ou psychique, ni ferme et sage adhésion à des formes de penser issues, qui de Grèce, qui de l’Orient lointain, qui les acceptent et les rendent sereines, ni fuite (en avant, mais loin, très loin !) à l’heure d’affronter perte et rejet au sens le plus terriblement plein que ces mots peuvent revêtir, mais pure impossibilité de tout recommencer, ici et maintenant, dans cette vie et sur cette Terre, puisqu’il n’y a plus d’oubli qui laisse la mémoire faire croire aux fictions du passé, plus de mémoire qui fasse l’oubli bâtir et irriguer celles du présent, puisque tout, absolument, se fit et dit tel que jamais il ne pourra mieux se dire et se faire, puisque l’horizon n’est plus qu’au répété et au semblable, puisqu’il n’y a que le geste ultime, en ce qui le parachève et l’efface, qui saura préserver ce qui fut. L’une des raisons (il en est d’autres, à coup sûr) qui m’ont toujours tenu éloigné de Camus, c’est que je ne suis jamais arrivé à imaginer Sisyphe heureux. Certains suicidés, si. »

« Un jour, je mourrai, je le sais bien : à dire vrai, et quoi qu’on en ait, “la seule aliénation sérieuse”, celle qui frappe uniment rois et gueux, exploiteurs, exploités, dominants, dominés, sans frontières, ni distinctions, ni exceptions.
J’irai, bien sûr, sur la rive d’en face, mais nul temps autre ne m’englobera, l’offrande ne sera jamais prête, pas de trêve, ni d’intercesseur, pas question d’un quelconque rachat !
Le reste n’est pas silence, mais au contraire bruit, fait pour couvrir, non pas seulement la voix de Ionesco (auteur de la tranchante définition de la camarde ci-dessus évoquée), mais de celle de tant d’autres qui l’ont, avant lui, perçue à peu près de la même manière – ou alors destiné à en détourner le sens, jusqu’à la lie…
Ce n’est qu’il y a peu que j’ai compris pourquoi j’ai su, envers cette compagne jamais pesante, passer du refus à l’indifférence, puis au libre accueil de ce paysage qui n’est rien pour moi, sinon mémoire future des lieux et des êtres…
Tout comme je sais désormais que la seule solidarité pour de vrai ressentie l’est entre mourants – non pas au sens du délai, parfois long, les séparant de l’issue, mais en vue de ce à quoi celle-ci les prépare, de ce qu’elle est, de ce qu’elle recouvre. »

« La mer, attendue à pleine gorge, qui calcine l’alliance des mâts, engloutit le dernier tison, son invasion affleurant l’étrave, loin du matin de ronces et de mésanges ; la mer miroitant aux tempes du bestiaire, la mer qui soutient ton insémination, te dévêt des confins, te renverse dans sa tumeur d’écume.
Tu n’en es qu’aux débuts, à la cime des crues. Car il te faudra nager longtemps, à l’affût du foyer perfide, résigné au rythme de cette race des eaux, avant qu’elle ne consente à ta fatigue, et t’inaugure », en quelque sorte « contre cette mort que le visible seul travaille, rebroussant chemin vers le littoral de nous-mêmes, nous aidant à passer enfin outre. »

« Loin du regard infirme à l’appréhender, poser la seule question qui vaille (“qui veut et que vaut ma mort ?”) – s’abriter dans l’écart et la différence – se délester des pièges de la vieille radoteuse – distinguer, désosser, recompter pour de bon les déplacements, les effacements, les brèches à juguler, la foi jurée en qui s’en empare – ne se livrer qu’à sa force méandreuse, au recel investi de la belle mission de nier – dépecer (esprit et lettre) le faucon toujours revenant au leurre, jamais au bras de son maître. »

« La prendre à rebrousse-poil, alors, ne jamais laisser s’échapper l’accident que piège l’heure, la haïssable ordonnance qui séduit, la lèpre des murs, les trottoirs déserts, le tambour qui gronde, la fumée crevant les prunelles, la pierre stridente, les résilles au pied de la lettre, là où le hasard est défaut, promesse et parcours, bâtard et lézarde, grand charivari ne demandant d’autre gage que la sollicitude de la lenteur se frayant passage en marge de la scène, le piétinement ultime, grimé en idole, qui demande vigilance, dicte jusqu’aux replis, s’étire à l’entrée de la caverne. »

« Rien ne me rend plus serein qu’une bonne bouffée d’adrénaline, et quelques moulins à vent à assaillir. Lorsque m’en auront quitté le plaisir, l’élan, l’envie, c’est que je serai déjà parti là où l’on chemine sans laisser de traces. »

« “Respirer, c’est déjà être consentant.” disait Michaux.
Ayons alors le courage de nommer l’autre terme de l’alternative ! »

« Qu’approche la rive détachée, le mot aveugle que guettent ses frayeurs…
De ce qu’ils furent, de l’ombre dévoyée qui s’offre et t’efface, qu’en sera-t-il ?
Nul ne le sait, toi pas plus que quiconque. Tu pressens seulement qu’il te faut désormais les porter, avec à tes côtés l’écharde malhabile, celle qui recueille et disperse les faims comme éternellement. » 

« Le meurtre enraciné, aligné, accompli, précis comme la poussière, comme l’araignée profuse aux faîtes du jour, qui l’a vécu, et à quoi bon ? Pour quelle étroite mesure et pour quels legs nos plaies et nos courroux, l’absence pendue au cou, passée au fil de l’issue aveuglante ? »

Dans un texte écrit à l’occasion de l’anniversaire des 72 ans de Pierre Michon, j’évoquais : « l’aigu du désir, sculpté pour qu’on s’y vautre ou pour qu’on oublie ces heures qui le mordent ou l’effacent, nous secouent ou nous épargnent, ce quelque chose qui, s’échappant, chemine lentement sur les rives du fleuve insensé que seuls les morts traversent, là où toute lettre se retrouve enfin volée, elle qui, comme à jamais, sépare le dit du dire, le signe de l’ornement, l’amas à pétrir du lit des sables. »

« L’on se désencombre des morts qu’on s’inflige pour que nul autre n’y entre blessé ou amoindri, du souvenir des heures écorchées, de la lenteur qui les annonce, des somnambules qui ne les voyaient et entendaient qu’à leur manière, de ses poursuivants à qui il sera peu pardonné, des jeux de l’oubli à qui seuls nos mots servaient de peau seconde, de ce qui n’en finit pas de durer sans qu’on ait à en cueillir les restes… »

« Le “Che” lui-même se rappelant l’épisode d’un récit de Jack London où un homme appuyé sur le tronc d’un arbre, se demandait comment “finir dignement sa vie”.
Est-ce que le coup de machette d’un “jagunço” ou la balle d’un “capanga”, est-ce que l’un des incendies qui embrasèrent récemment quelques campements et qui auraient pu aussi m’emporter, en seraient arrivés à autrement éclairer le “roman” (le mot est d’une amie que je chéris et qui me le rend bien) que furent ces années empilées, à la fois d’un trait vécues et lentement savourées ? Tout à fait sincèrement, je ne le pense pas. Car même si d’aventure d’aucuns, par amitié, par intérêt ou alors tout à fait gratuitement, s’étaient mis en tête d’embellir le trajet qui fut mien et de fabriquer, par définition à mon insu, la légende qui s’y rapporterait, cela n’aurait en aucune façon concerné celui qui en aurait été, une fois parti, l’involontaire protagoniste.
Si – comme le pensa, ou feignit de le penser, Borges – tout ce qui nous arrive est secrètement préfixé par nous, alors notre trépas l’est également, et ce qu’on appelle “destin” n’est rien d’autre que ce qui inexorablement y conduisit au travers de ce que fut notre vie – cause et non effet, catalyseur, en aucun cas conséquence. Sous cet éclairage, “finir dignement sa vie” ne serait rien d’autre que l’acceptation du définitif effacement de ce parcours qui, en paraphrasant, ironiquement et à termes inversés, Sartre, ne valut peut-être rien, mais qui ne vaudra aucun autre, décider de n’en faire ni semence, ni sillon, ni accomplissement, en n’en sauvant – et encore – que ce résidu que certains, dès longtemps ou alors bien plus tard, auront l’indulgence, la sagacité ou l’inconscience d’appeler “œuvre”. » 

« Elle, cette mort qu’on ne trouve pas, qui est sans vérité, ne ment cependant pas. Vide, lèvres vides entre deux plis, dans la lumière verte, dans le sel que silence parfait. Ni adultes, ni achevés, pourtant. Toujours sans fausses liesses. Jamais fertiles de sources. Car si la longue incandescence se retirait du bout des îles, si les éraflures se faisaient plus lentes encore, s’il n’y avait vraiment plus rien à renvoyer, il resterait ce pré à saisir, clos en nous, aux trames interdites, en plein éveil. “Cela a été une fois, jamais plus” n’a plus cours. Ce que le renversement clame, dit que cela n’eut jamais lieu, là, une première fois, que pour à nouveau, et indéfiniment, recommencer. Dans ce qui revient, que tu ne connais pas, que jamais ne connaîtras, mais que tu reconnais, tu t’effondres, comme il se doit ; mais ta dépouille est le temps bien réel où la mort ne cesse d’arriver, comme si, approchant, elle rendrait lumineusement stérile la nudité et le froid des temps par lesquels, n’importe quand, elle pourrait arriver… On se referme alors, à l’abri des parcours, tenus par la promesse du sommeil, dans la fatigue de la respiration, purement, à la dérive. Là où se fait l’échange, où l’on guérit du dédoublement, avant de s’ouvrir, à l’écart tous rites, à l’incessant minuit. Là où glissent, pressentis, étouffés, les fleuves, ces lents condors aveugles. »

« Il m’arrive de rêver que le temps se peut lui-même rebâtir à partir de quelques gestes absolus, seuls aptes à faire sens, d’un seul trait brisant l’enchaînement jamais fatal de causes et des effets, et ce, hors toute nostalgie, cette “putain du souvenir” comme l’appelait cet immense (dans tous les sens du terme !) écrivain cubain que l’on surnomma “le Proust des Caraïbes”, alors qu’il fut autre chose et, surtout, bien plus que cela…
Il m’arrive de penser à la mort, aux lieux que je ne verrai pas, aux corps que je ne caresserai plus, aux sons jamais entendus, aux verres pas bus, aux livres pas lus, à l’inachevé, à l’inabouti, aux gestes à peine frayés, aux paroles non dites…
Il m’arrive de me persuader que cela n’a, désormais, plus du tout d’importance. »

« L’ombre des dieux rôdeurs claque et crisse sur l’ardoise indécise, s’accroissant à chaque trace des jeux poreux, des pièges du surgissement ; ce n’est que maintenant que j’ai compris qu’ils me feront faire le trajet jusqu’au bout, il le faut, de le savoir c’est à toi que je le dois, à quelques autres aussi, que je n’oublie pas… Et ce n’est qu’une fois mon devoir rendu que je répondrai à celle qui me toise et m’appelle – tout comme tu le fis il y a trente ans de cela – “c’est l’heure de s’en aller, oui, viens !” » (Dialogue rêvé avec Cortazar.)

« Habités par la mort jusqu’à la racine… Comment l’annoncer, vérité mille fois tue, entrelacs de méandres, invocation d’une piètre servante… Car qui sait si – par-delà l’incubation, les attitudes rares, le geste enfin, séparant – elle ne nous envie comme nous l’envions, frères perdus, irrécusables, toujours à regarder la mer du même côté. »

« Je ne suis sûr pour de vrai – à l’heure où la faucheuse me toise d’un peu moins loin – que de deux choses : la première (dans la mesure où la plus grande richesse qu’un être puisse posséder c’est de se dire qu’il n’a accompli, autant que faire se peut, QUE ce qu’il a voulu), c’est que je suis, et fus, riche, bien que pas (ou plus) fortuné ; la deuxième, que tous les livres que je ne lirai pas et n’écrirai plus ne valent pas un seul de ces instants d’extrême pudeur où les amants se dénudent pour la première fois avant que le plaisir ne s’en empare… »

« Trépas ne préservant que ce dont ils te séparent : parfum de goyaves corrompues, convents en feu, cerfs bramant, lunes paludiques, guêpes ployant leurs ailes aux tourbières aveugles, murmurant à l’oreille des plantations, amonts inapaisés où le caïman s’assoupit, lueurs divisées, fumées des carrefours dans le temps soudainement étroit qui t’enlace, t’entraîne, t’accomplira. »

« Que redescende l’ombre qu’on peut blesser, la naissance comme retour, la mort comme intuition » : « flaques de lumière corrompue te débarrassant de l’intermittente poussière, des niches aux dragons aveugles, des fausses pistes, des bifurcations qui tout ratifient et tout réfutent, séparent et perdurent, te menant, par des voies détournées, vers l’aube des lierres et des sables, des pierres et des griffures, vers ce qui fut, tout uniment, joie, effroi, révélation, courroux, “oisifs et brutaux” comme le destin, inutiles comme l’ultime vision, vaine souveraine qui parfois s’en empare. »

« Rien que l’on puisse deviner, sinon qu’elle ne sera ni l’âtre qui nous répugne, ni la nuit qui convie au poison, mais peut-être ces pages entrevues, scellées, inébranlables, ratures de soi aux soins de l’Autre. »

« Les morts, eux seuls… Oubli qui épie et éloigne, gommant éperdument les faces, les replis, les facéties que l’écho ne renvoie plus, l’ombre au mur couvert de chèvrefeuilles, brouillons de vie jetés en pâture aux fouineurs, aux somnambules, aux scribouillards, aux maîtres d’illusions. »

« Qu’il y ait des pensées, des esquives, des actes, des jeux, des parades, des fuites, des contre-feux allumés à l’heure propice pour “survivre à…”, qui pourrait en douter ? Mais si cela ne conduit qu’à “se survivre”, à quoi bon ? » (Dialogue imaginaire avec Pablo De Santis.)

« Lorsque le sens se sera fait tronc scié, le créé de lui-même anéanti, lorsqu’il n’y aura plus que les inventaires et les détours pour nous enfermer et aider à attendre, lorsque le second trépas des choses se sera brisé contre les proues vacantes et les sillages fugueurs, lorsqu’on aura compris qu’ignorant le mal nous n’en saurons choisir l’obscur contraire, lorsque s’effaceront jusqu’aux derniers témoins de nos contretemps, de nos portées, de nos échos, lorsque le face-à-face avec le temps nous aura conduits dans l’allée déserte et silencieuse où l’on ne va que pour y aller, pour que tout cesse, pour que plus rien ne bouge, l’on saura enfin dire adieu, négocier avec le clos, s’extirper des raccords, décrocher des ruses, recouvrir l’outil, traquer ce qui encore pèse, qui, étranger à nous, finira bien par accommoder les restes… »

« Tu aimes te souvenir des choses autant que les vivre, les vivre comme les sachant à jamais perdues, comme si les morts pouvaient arrêter un autre temps que le leur… »

« Zénith sans mitoyennetés, garant de la promesse qui s’y dissout, te sert d’exorde, d’enfance dernière, inféodée à la durée, réglée par ses bévues, livrée à l’ogre qui scelle tes maigres provendes, tes survies brûlées à l’aspic, tes conspirations que plus rien ne viendra dénouer : ni ton indifférence aux traces, ni le dessein qui s’ignore, l’enjeu et le doute, le terme inhabile de l’échange, ni la demeure hors de soi, contiguë du lointain, pas même l’éclair qui institue…
Qu’importent alors les gerbes d’entames, l’égard aveugle, la lie des lieux, l’éveil cadenassé brillant dans les broussailles que vient assouvir le rien, les subterfuges qui font flamber le saut, sourdre l’aune, tarir l’enclos, l’apprentissage des dénis, l’ombre qui ruisselle, entasse dérives et clefs, te déleste des prothèses de la mort hospitalière. »

« Quelle peur rapprochée sinon celle de l’indifférence qui met à mort et presse le pas, à la périphérie du réel tremblé, redoublé, dont l’épreuve ne peut que décevoir, ni présent ni lointain, ni même ni autre, ni mensonge ni vérité, livré aux surenchères sans bornes, aux figures domestiquées qui dictent leurs lois et nous inventent, aux parias broyés, errant, éperdus, de lieu en lieu, purgés du doute qui révèle et transmet comme du désir que cela enfin commence. »

Ou de la disparition, dans « l’amniotique primauté des départs, la parole blanchie, exhibée, que froissent et fracassent les désordres du monde » :
« Recouvrir les traces, murer le passage, efface les sillons, toi qui fus heurt, et feinte, scintillement. »
« Ces vipères qui nous étranglent, nous expient, nous dilapident, inventorient nos leurres, lassent nos cibles, endossent les revanches du multiple, avides d’habiter le retrait qui nous enserre en son ventre parce que c’est sa route, et sa
dette » – « icône se tenant sur le seuil, dans l’ombre de l’ombre, vers l’oubli de l’oubli – qui t’enlève les choses sans que tu les perdes ou que tu puisses les garder de par l’illusion de les avoir perdues. »

« Trois jours seul dans la cabane sur la colline, plus loin encore de tout, plus près de l’implosion : ta déroute et ton refuge. »

« Alors, alors seulement, dans le soir où se meuvent et se perdent bruyères et glaises, tout pèsera son juste poids, la gaucherie aplanira ton dit, en fera bouger les chaînes, en aiguisera l’étendue pas dupe de l’essaim comme de l’écorce – elle qui sait, d’un savoir souple et bref, mais trop ancien pour la minutie de l’échange, que tout se passe ailleurs, que le sol est miné, qu’il n’y a plus d’heure pour la flibuste… »

« Il n’y aura plus de minutes, ni d’heures, de jour, de nuit.
Plus de saisons.
C’est ce que tu voulais : qu’il ne reste rien.
Plus de décor, plus de coulisses.
Rien. »

« Manèges hors-bonds, butin du demi-sommeil que tu ramasses pour forger ce “quelque chose” qui t’ignore, repriser ce qui peut encore l’être : calvaires, stigmates, jacinthes précoces, “figas”, carquois bororo, colliers de coquillages…
Mais ni ces lieux ni ces temps, ni ces leurres ni ces mages, ni l’affût des fougères, ni la lignée qu’il t’appartient de clore, ni ce qui est souffle et mesure, rayon et ténèbre, erreur ou vérité.
Presque rien, en somme. »

« Entre chien et loup, SE RECONNAÎTRE : ceux dans la clôture du pacte, t’exilant, nous qui sommes morts, loin d’eux, dès longtemps, par vœu de connivence – malgré le retard à le dire, et même si, loin de leur chaleur factice, il nous faut retrouver le délit qu’à jamais renouvellent la bouche, les doigts, le halètement de l’Autre. »

« Ô l’espace qu’il te faudra soumettre, borner et rétablir sous d’autres traits, là où les mêmes signes veillent aux surgissements et aux fuites, font taire en nous ce qui vainement s’y voue, le somnambule maniement des choses, l’écart saisi par l’effroi de signifier, la trace qui le porte, le dévêt, scinde et démêle les gages de sa survie », « ce qui vient durcir ses traits, stimuler ses chasses, joindre ses traces, le dehors qui finit par nous mêler au rejet sans ancêtres ni patrimoine qui, jamais de trop loin, dépose le sens et nous désolidarise du temps, ce quelque chose qui tient de la naissance, comme chez Hölderlin, de l’agile, de l’inquiet et du flottant, comme chez Deguy, de l’irrécupérable et du définitif, comme chez Char, du malicieux, du moqueur et de l’insaisissable, comme chez Prigent, témoins de l’étendue furtive où l’on nous jeta d’emblée, celle d’où l’on vient, que l’on dénoue et par où il nous plairait tant de partir. » 

« On devient théâtre d’ombres, alors. Vide, replié, lisse. Heureux. Alors seulement. Car si le spectacle est irréel, le spectateur, l’unique spectateur est bien vrai : vrais son noir, son enclos, son émerveillement, son indifférence, que le rideau se lève ou retombe, ouverte de partout, sans rejets et sans attaches. »

« Ne plus peupler ta faim de narcoses », « que les choses suivent leurs cours sans toi, ne bordant rien, n’annonçant rien, jouissant de l’arrêt, du silence en surnombre (“comme on se tue les yeux fermés pour se faire une surprise”). »

« Comme il te plaît de faire tiennes les choses anciennes, comme si elles te rachetaient, te défendaient de l’avenir ! »

« Que le feu vienne lécher la charnière de midi, semblant de paraclet, ombre de ses étendues, régissant les creux, affinant les téguments, eaux de dessous qui soudain prennent corps, se font source, otages de cette lenteur faite meule au couchant, payant de cet instant de pierre ton mépris, comme si tu avais du temps à revendre entre tes volières et tes soudures. »

« Pourquoi le sujet aurait à se nommer et se dire autrement qu’à sa façon, brouillant les pistes, effaçant les traces, changeant les poteaux indicateurs, laissant le chasseur à ses doutes et son néant, en ces forêts sans recours, en cet enfer qui, étant de tous, n’est plus rien, ni à personne. »

« Du changeant écheveau de mots – du maelström qui vient dissoudre le lieu qui nous habite, le soupçon qui y parjure comme le secret qui l’écarte – de la sagace illusion du temps qui en nous échoue et se perd en ce qu’il nous enlève et dans ce qu’il défait – de la substance de l’accident qui traverse en vain les parsecs nous séparant de ses sources – des sobres clefs de nos vertiges, bégaiements, éclaboussures – de l’abrupt qui sème – de l’incertain en retard sur nos mémoires – des chutes de l’ordre – du point enfoui d’où le bibliothécaire aveugle nous fit entrevoir l’Univers tout entier, et ses caprices – du spasme et de l’outrage, jumeaux ou sosies mêlés à nos dettes innombrables, aux stratagèmes enracinées dans l’éveil, aux comptes à rebours coincés entre retraits et épiphanies – de l’intime qu’exaspère la nuit qui suinte, la seule qui vaille, celle après laquelle (nous susurrait Macbeth) le jour ne se lève plus – de l’évidence éberluée que le poème va où il veut – de qui se superpose, se confond (migration ? suicide ?), sort à tâtons du labyrinthe, puise dans l’effacement des formes, accepte enfin de ne suivre du regard que l’index qui pointe et pas cette Lune désormais inutile – de tout cela ne restera bientôt que la parole faisant offrande de sa brièveté, celle qui s’ouvre et nous efface », « tout en nous rappelant qu’on ne peut être à la fois Un et libre, que la madeleine de Marcel est tout sauf machine de mort, que les poupées-gigognes qui bâtirent la Recherche sont accomplissement et pas séquence finale, qu’il n’est de fragment des Illuminations qui s’effondre sous le poids des mots qui le portent. S’en aller, oui, mais en sachant les dés indéfiniment relancés, et que ce n’est que cela qui compte. »

« Cela ne te concerne plus, tu sais que tu touches au but, prélude à l’affût, au ras de tes pas, des menus fléaux, du talus qui disperse, tout à l’approche du sosie qui se vante de devenir ce qui tu aurais pu être, lui à qui rien ne sera refusé, ni la foudre, ni l’envergure, ni les fers aux genoux, ni les meules qui débordent et singent ses besognes…
Mais le saut, il faudra bien l’élargir, ne pas le payer rubis sur ongle, étouffé qu’il est par la fadeur, la suspicion, l’artifice, la dévotion pitoyable, à l’heure même où tout se tient devant, sans garanties, lieu retors, lèse-mort dont nul n’est exempt, trompant ce qu’il englobe, fugue indûment retardée, tracée dans la douleur, remise aux tricheries du lointain… »

« Elles ne te déploient jamais. Leurs nuques assourdies n’ourdissent aucune bruine. Par les rues sans traces, leurs gestes trop sûrs recomposent l’heure voilée.
Nul délire. L’ensablement suffira pour que, léché par leur chaleur, peuplant chacun de leurs vestiges, tu entendes au soir, tapie aux faîtes des hautes braises, la Proposition fabuleuse. »

« N’adhère qu’au terme ajourné où tout sera silence, jamais aux anesthésies qui le dévaluent ! »

« Est-elle temps qui adoube et chiffonne, menace qui s’y mire, désertion avec le Réel comme alibi, combustion sans projet, comme abolie dans la prise de vue, est-elle piétinement sédimenté, desséché, mis hors champ, ensablé dans l’attente d’un appel où rien ne s’inscrit et que personne n’habite, est-elle louvoyante traversée qui traque, pille et rebondit, chance qui tourne, retour maquillé où toute posture est égarement, emprunt aux figures éteintes, distance que rien ne rachète ? »

« Quand un enfant s’absorbe en ta présence à quelque chose d’autre que le jeu, le temps est châtiment, indéchiffrable dès avant la mort… »

« Ensablements, voussures, hennissement des chevaux dans les ténèbres où tu t’arrêtes pour fixer ce que bientôt tu quitteras, pauvre lumière qui plus rien ne restitue, où tu t’en iras, aussi injustifié et seul que tout homme. »

« Le sens, ce qui en toi prend fin, décharge son fardeau près de cette lisière que tu ressens comme le froid, la peau, qui soulage, rend léger, te rassemble et te délivre avec des mots qui enfin n’adhèrent plus aux choses », « car l’heure approche, arrimée aux frayeurs du gardien qui l’outrepasse, aux saillies que dépossède la parole que le Réel exaspère, au mutisme qu’Arthur voulait frayer, à l’alcool par la bande, enfermé dans son schisme, qui obstrue le bond, fracasse le surcroît, la roue déclinant comme si elle n’appartenait qu’à l’Ardennais, la lumière murmurée, cavalière, réinvestie en son aube et son risque. »

« Puisse le temps de l’oubli nous recevoir jusqu’à ce que tout s’épanche et s’achève : l’obstination des lichens, les cicatrices des détroits, le flottement des adieux, et des cordages derniers la sûre traîtrise. »

« Bientôt nous ne serons plus au monde.
Nous ne gaspillerons plus la longue attente, le geste embusqué sans armes, les haltes qui naguère nous rachetèrent, la trace des tarentules, la mémoire que laboure la Méduse soucieuse, le feu reniant ses règnes, le seuil sans repentir, la tour de guet vêtue de cendre.
Nous écarterons (étrangement mêlés, somnambules) le temps aux certitudes rivées aux coups de rame qui nous étranglent, et le double tranchant des hasards, la saison aveugle, la débâcle fidèle jumelant cadences et lieux dans sa paume balbutiante, et la ruée crue, lissée, qui tremble et s’abîme, remonte vers la lueur en marge, s’en remet aux épines, ne touche les murs d’ocre chaude qu’au sortir du labyrinthe.
Nous irons là où d’Autres sont allés (nos frères perdus, marchant sur l’eau choisie, voulue), où l’air est en partance, le gîte engourdi et la contradiction inassouvie, où les choses devancent les mots qui les dévoilent, les dispersent et les exaucent, les scindent et les multiplient, les égarent et les séparent, où seule la poussière écrit ce qu’elle sait (“et que nous ignorons”). »

« Tout va bien. Ni les hasards ni les marges n’y peuvent rien, eux que tes mots ensevelissent. La fin des traques est pour bientôt. Tu te perds entre allées et venues, les ronges, les assèches, les resserres, dès avant le saut où tout se noue et s’entête, là même où s’entassent les lézardes, les reliques, les voies et les chimères, où le temps démembre jusqu’au nom par où s’engouffre l’attente du sang insoupçonné, lui qui saura peut-être – lorsque tout se sera apaisé ou défait – te réinventer pour la vaine jouissance des multitudes. »

« Le temps perdu et les heures oubliées dessinent des figures qui ont bien peu à voir l’une avec l’autre. Le premier, on le sait, une madeleine suffit parfois à le reconvoquer, bien que je reste persuadé que ce qu’il nous semble – au bout de maintes volutes et parodies – avoir conquis n’a pas plus de rapports avec ce que le temps nous fit ôter, égarer ou abîmer qu’une bâtisse érigée sur les ruines d’une autre avec celle dont elle prit la place. L’oubli, lui, c’est bien autre chose. Le Funes du conte de Borges, celui qui se souvenait de tout, intégralement et simultanément, en est mort – souvenons-nous-en… » (Dialogue imaginaire avec Pablo De Santis.)

« Récit d’une disparition que tu dus forcer, mais qui n’aura été que pour d’autres, purgée des images dépensées, des sueurs spéculaires, de la caverne où s’ébattent les veilleurs rendus indemnes aux berges du Réel et les scorpions filant sur le sable dard dressé, prêtant le flanc à la parole ébréchée, chuchotée, jumelée au futur, aux grottes où elle ne se reconnaît plus, à l’erreur lacunaire et en partance, à l’ancienne promesse qui fléchit, comme aspirée au fond de ces mers où tous les devoirs se dissolvent et se valent, et les palmes étendus, et les galops confisqués, et le profil reptilien des meurtriers, et le silence enfin accordé à la surprise d’être. »

« Hasard et destin ne sont pas antinomiques, ils se traquent, se séparent, s’affrontent jusqu’à se confondre ; la “vraie vie” n’est absente que si l’on s’escrime à donner un sens à leur corps-à corps, que si la poursuite du mot dernier, de l’obscure sentence qui finirait par éclairer, fût-ce rétrospectivement, ce qui a été et n’est plus en vient à se substituer à ce qui est, aussi vaine, confuse, retorse ou creuse puisse se donner à nous l’image du fleuve dans lequel elle baigne, et qui nous emporte. » (Dialogue imaginaire avec Pablo De Santis.)

« Là où il te faudra aller te nettoyer des choses, ne restera plus que la coulisse, les brûlots discordants, les guêpes longeant la gorge que tu connais, mais qui ne te reconnaît plus, les jugements jamais derniers, les escarbilles qui te blessèrent, et les autres, celles qui savent ce que désormais tu n’ignores plus. »

« Partir, oui, sans doute, unique délivrance. Reste à confier au kaïros le choix de la bonne heure, celle qui nous délivrera du poids du départ, tout en le faisant regretter aux autres. »

« Congédier, oui, cela même qui fonde et déjoue sans servir de cible, guet qui rien n’apaise de l’autre et si peu de soi, lumière surgie de l’ailleurs que tu sus, livrée aux prête-noms malmenés par ton ombre. »

« Pourquoi jouer à ajouter des fables à celles dont en vain tu t’évertues à déchiffrer les failles ?
Pourquoi dire non à l’alcool, à ce désir d’absence où l’on ne commence à parler que lorsque tout est dit ?
Pourquoi encore t’offrir au dieu des rouages qui, léger comme le pli, s’efface avec chaque mort – au limon des débuts – à la pierre qui recueille – au musc des toisons que la nuit charrie – à la joie de t’en aller, sans saluts convenus, au beau milieu de la fête, matou sachant si bien faire fi de ses fêlures ?
Pourquoi, alors que dans le monde des simulacres, il n’y a pas d’hypocrites, puisque chacun n’est que ce qu’il fait ? »

Il y a une phrase de Borges (« Le temps est la substance dont je suis fait. Le temps est un fleuve qui m’emporte, mais je suis le fleuve ; c’est un tigre qui me dévore, mais je suis le tigre ; c’est un feu qui me consume, mais je suis le feu. ») qui, laconiquement, souverainement, résume bien mieux que je n’aurais su le faire ce qu’est (fut et sera, aussi) le temps dans ma vie et mon écriture, qu’il s’agisse du poème dans le temps :

« De cette mémoire sans égards ni butées ne reste que la voix qui s’entête à dire, à forger, bien avant l’oracle, les réponses qui te prennent en charge : ni pourvois, ni mesures, mais les traces “vierges même répétées”, le sang prodigue, pèlerin inclément qui fouaille, puis s’éloigne, ébruitant le berceau sans tutelle, l’échéance qu’on ne fait reculer que pour la vaillance de l’écoute, la lassitude de l’affût et la culbute de l’heure. »

« Oh présent, temps qui ne va pas de soi, temps caillé, prêt à dégainer, que toujours précède l’escorte de platanes, le creux d’écailles, l’appétit devant nous, advenu et tenu, les retrouvailles avec l’étendue qu’il déguise – ses trop belles proies, ses glus, ses phares. »

« Tu dis cela comme s’il n’y avait pas eu les fugues, les années de silence et ces pertes mesurées à l’aune du temps, puis les figures de cire, la paix pire que toute guerre, cernée de feux follets, rongée par les creux, muette à force de louanges, de souhaits… »

« N’écrire qu’à l’encre invisible – respirer un autre air que celui des temps – loger l’angle mort au cœur même du texte – effacer renvois et partis pris, l’opacité se rongeant elle-même, le déni lissé, le tatouage jamais là où on se reconnaît – oublier le cauchemar de substituer au Réel la pure (et pauvre) performance, avec ses difformités, ses noms codés, et puis ce qu’ils épient, trahissent, ruminent – se réinventer face aux désastres, aux triturations maniaques du mot, à l’ermite qui ne nous fait voir que ce qu’on croit vouloir voir – se déplacer dans l’antre des brouillards, débouté du résidu comme du surcroît – se dérober au “blanc du texte”, aux vigiles qui lui portent ombrage, aux ripostes qui voudraient en asseoir l’ordre, à sa langue presque incompréhensible, aux parcelles sèches qui la hantent, aux balafres qui parlent en elle, à ce qu’on n’éclaircira jamais puisqu’il n’existe pas, ou plus, ou pas encore… » 

« De temps il n’y a que le temps, et la durée qui rétrécit : fée, sorcière, ou pauvre oracle ? »

« Ni madeleine trempée, ni passé trépané, ni faux-pas encore toujours forclos, mais cela qui soudain surgit, fracturant tes replis, rappelant à qui l’oublierait que le temps pèse, aussi… »

« Quelque chose qui n’était pas seulement le temps, Antonin, avait rongé et incendié tes traits, ces yeux qui semblaient être devenus aveugles ou voir très loin, au-delà de la chose obscène qui corrompt et diffame », en sachant que c’est bien à l’immense Artaud que s’adressent ces mots…

« Tout sera joué, alors, infiltré de toute part, débusqué là où le temps sans bord s’accomplit, où l’accident se fait amorce, secrète sans relâche issues et fardeaux, où les fantoches se donnent comme tels, ne prennent sur eux aucun retard, longent cette proximité par où le dehors s’engouffre, ces lignes d’erre dont s’écarte la boiteuse fortune de nos défaites, ses présages déviés de leur course, les miroitants hasards qui l’en délivrent. »

« Loués soient les jours, les fils tissés malgré nous, loués le gué et le naufrage. »

Ou du temps dans le poème :

« Comment ne pas TOUT ATTENDRE de cette nuit à qui l’insurveillé prêta sa pâte, et sa patine ? »

« T’en souviens-tu ? (de ceux qui t’accueillirent car ils s’étaient déjà perdus, de l’île aux tourbières, du temps retombé sur lui-même, de l’enclos aux voix et aux embruns, de l’écho qui lamine, du livre intact de tes erreurs, de l’alibi que l’apprêt sans tutelle disperse, du chaman ni encarté, ni bridé, jamais dupe de ses gages, des maux qu’ils enlacent)
T’en souviens-tu encore ? (des rôdeurs, des fourvoyés, des morts par défaut, des routes teigneuses et des plaintes encombrées, des fins qui éructent, des gorges offertes en leurs justes étendues, des foulées accordées aux heures et aux dénis, des faveurs qui s’y glissent, s’en emparent, croyant sauver ce qu’elles maculent de leurs alertes)
T’en souviens-tu toujours ? (des ruses du voyant, de l’insu en sa vigilance, de la source et du saut, de la parole esseulée qui engendre sans à rien se plier, des louanges du lointain, des promptitudes de sa venue, du bâti dont tu mimas l’aval, de la friche nue quêtant le but qu’au besoin elle suscite, du jour désemparé qui s’acharne à durer, du retour en toi du frère disparu, de l’imposteur sur lequel plus rien n’a de prise, de la lenteur qui fouille et ensemence, de cela dont l’illusion t’apprit, tous frais payés, à jouer, enfilant les verres et les pages, assumant pour finir la lignée brisée, l’ultime portrait fermant la galerie). »

« Ô ces nuits où tu ne savais pas combien de temps tu avais marché ni où tu avais été parce que c’était partout à la fois… »

« Bruit qui sans cesse s’éloigne et toujours perdure, sur les filons que veillent les nuits sans issue, s’épuisant en un mot, un seul, le mot de trop qui pour cela toujours manque. »

« Tu aimes les carrefours. Depuis toujours. Du plus loin que la mémoire t’assaille. Car eux seuls savent qu’il n’y a de vérité que celle que tu façonnes, qui chavire, attend son heure, raffermit l’outre-pays lissé en aveugle, là où tout coexiste, requis et approché, du faucon la serre errante, l’âge sans raccord, le réel arrogant que l’œil dépouille pour y perpétrer à son tour ses larcins…
Croisements aux cadences nettes, ouverts au labile, au fugace, qui t’allègent, t’éparpillent, font abdiquer la gangue, flamber le saut, sourdre la lame, dépuceler les sorts, entraver le pareil…
Gibier mouvant dans l’ocre, clos, fumet, piétaille, épaules furtives qui t’apprennent à ne te fier qu’aux remous, aux clapotis et aux saccades, aux jeux de piste venus te survolter et t’accomplir (“débuter après la mort”, disait Blanchot…)
Plus rien qui pèse, plus rien qui se dresse et perpétue, pas même l’acte sans clefs, sauvage et ras, ses jetées, ses croupis, ses rancœurs…
Pas même les versets rusés, la râpe serrée, les scribes s’en allant, selon l’ordre des choix, épanouis en louanges, là où tournent mers, broussailles, cribles noirs, atermoyant les grands fonds, colmatant le fracas, mutilant les cruches, souillant la margelle sombre…
Plus rien qui entrave, ni panne, ni gué orphelin, veillée de gardiens, mal des marges, mais l’alcool par la bande, le mentir rué sur tes traces, sans apologues ni inventaires, l’ombre du domaine qui vient en vue, s’épanche, déborde, dissout la paume de surcroît octroyée, se tenant crispée, mais sachant mener droit son rabot…
Plus rien que le grand regard blanc, le méridien scellé et la curée têtue ne les visant pas, eux, mais la main première, la main à part, sans prosélytes, qui plie les fers, tord l’aise, enjambe des temps perdus le rapt, et les saillies dernières. »

« Tu ne te souviendras qu’après de qui tu fus : celui qui enjoint et flanche, dissipe torches et semailles, tord la clôture que hantent les tris et les saccages, la gangue rabougrie, les haltes dans la chaume, la parole servante du souci, l’outrance comblée par le tintamarre de passage. »

« “Je veux et je ne veux pas”», s’écrie la Zerlina du Don Juan, déliant ce trouble qu’est le désir du désir, de ce qui passe entre les langues (bénie soit la polysémie du mot !), glissant de nos vaines attentes et des longues processions des “pourquoi ” à ces choses sans échouage, telles que leur seule émergence suffit à nous justifier.

« Je me souviens de la fin des années ‘70 : le perfecto, le futal en cuir, le Palace, l’alcool à fleur de peaux, ces nuits de nulle part parce que tu étais partout à la fois (et un peu avec n’importe qui, il faut le dire, sans honte, ni remords, ni “saudade”. »

« Double horizon, pli, cicatrice, partage de turgescentes chaleurs… Tu paressais en terrasse devant une bière, il y eut un coup de brise d’un coup ravivant la mémoire du crépuscule, deux ou trois minutes indélébiles pendant lesquelles tu revis tous les soirs du monde… »

« Alors que j’aborde ce qui pourrait être – dans le meilleur des cas – le dernier cinquième de ma vie, je me dis qu’il n’y en eut, certes, jamais beaucoup, mais qu’il n’y aura désormais plus du tout de place pour les grimaces, les contorsions, les simagrées et les illusions au travers desquelles nous pensons, à tort, nous protéger de ce que la réalité peut parfois avoir d’insupportable.
Le recommencement, cette fois-ci, ce sera cela, et cela seul : nouvelles formes de sentir, nouvelles manières de penser, nouvelles architectures du désir, nouvelles tâches à assigner au secret, nouveaux reliefs de l’obscur, nouveaux propos pour l’écriture, “la plaie et le couteau” se répondant et s’imbriquant, ce que je suis et ce que j’aurais pu ou voulu être se confondant enfin, parce qu’il ne saurait y avoir de meilleure compréhension de cette vérité qui nous guide, celle qui martèle que l’on ne devient que ce que l’on est, pas si éloignée néanmoins de celle qui murmure que l’on est depuis toujours ce que l’on ignore le plus souvent que l’on deviendra – et que ce que l’on nomme “destin” n’est que cela, et rien d’autre. »

« Quoi de plus obscène que ce temps qui s’escrime à migrer, à infléchir usages et bas-fonds du mot, l’illimité reçu sans dénonciation, les lentes courbures du devenir, le refus des bricolages, la vaine passion des ruptures, le saut qui lie et rehausse, l’étendue à parcourir que tout écrit digne de ce nom questionne et prépare, pouvoir instable noué aux bascules, aux blasphèmes vaincus en contaminant, en devançant, en enfreignant, amonts et tutelles de toute chose, où ce que l’on vit finit par ne plus suffire, abri de ce qui s’ajuste, entrave à qui se dérobe. »

« Le temps est joueur de bonneteau âpre au gain, pivert indocile, passeur noueux qui te desserre dans le mutisme des mots, le piège des quêtes : vignes sans étais, affres de la pierre, vaine dépense des signes. »

« L’incernable, à portée de vue. Des chiens fous lapident ta taille. La dispersion tangue. L’essaim haletant brûle les langues jusqu’à l’aigu. Les rafales se terrent. Les mandibules élaguent l’essor à vif. Dans la lumière pénitente, les crues s’amassent lentement, n’espèrent que cette récolte à flanc de nuit, ses scories, puis rien.
Personne qui veuille du regain qui accueille et détourne, dedans le don des poignets. La peur a changé de camp. Les Jeunes ne reprendront plus la besogne.
Tu les regardes tarir un à un, sachant qu’on ne part pas, séparé par le seul enclos aux figures éteintes. »

« Lenteur reconquise et sans prix, tout comme le temps par son entremise réapproprié; non pas celui, émietté, démantibulé, déchiqueté, que vous baptisâtes impudemment “réel” pour tenter de mieux nous soumettre et décerveler, mais le temps long, celui de l’écriture, des lectures, du regard, de la mémoire, de l’écoute, de la pensée, de ces mythes que vous proclamiez “moisis” (et qui le sont bien moins que vos certitudes par avance mitées, elles) et, surtout, de l’inébranlable espoir qu’on peut l’attirer de notre côté, le Temps-Roi, pour peu que nos vies s’y vouent, s’y plient et s’y inscrivent. »

« Enfant, tu l’es resté, à l’affût des contrées où tout est fugue, hors cette lâche volonté de récuser l’heure, de quémander des réponses, de prier qu’advienne non pas le limpide : l’univoque. »

« Instants sauvés du désastre, desséchés, gauchis, tordus, portant ta signature, et c’est tout. Le reste, l’arrière-plan, la croûte, la face en vain quérie, le nom des envasements et des caprices, ce vil cortège s’efface, t’offusque et disparaît, le temps te file entre les doigts comme du sable, comme l’aube du coq ouvrant sur le vide… »

« Rien à attendre non plus du retour, ni souvenir, ni deuil, ni faim, somnambulisme tous frais payés, sommeil mat, matin délabré, vil devenir du saut, éclair du Même, fables boiteuses où ces embusqués, ces traîtres dont longtemps tu admiras les sortilèges s’escriment à s’emparer de ce dont jamais tu ne parlas, et qui, pesé ici, arraché là, acheva par sculpter ce qu’ils appellent “ta vie”…
Que faire, sinon attendre que l’enfance à nouveau t’enlace, te pille, t’épure, puis côtoyer, blotti au creux du gué brutal, le regard où saignent les certitudes, s’absenter de ce qui entrave et appauvrit, langues comme paysages, affranchis des brisées et des outrances, ne braconner que là où rôdent les vents, n’amasser que lentement, attentif au seul détour qui inscrit puisque issu d’un temps mordu de part en part, mais sans appel, à l’insidieuse musique des toits, aux harcèlements jetés en pâture à l’impatience de l’Autre, pour que l’effroi se fasse outil et garde-feu, échappée s’achevant autrement qu’en écueil et rumination, sachant si bien piéger tes traces. »

« C’est peut-être pourquoi il est si rare que l’on trouve ce que l’on cherche, ce que l’on pense chercher, ce que l’on se persuade de vouloir chercher, tant la joie d’avoir enfin trouvé (ou l’impression qu’on l’a fait, ce qui revient souvent au même) oblitère, confond et obscurcit la quête elle-même. Le temps retrouvé n’est que temps balbutié, simulé, sublimé, rebâti, au grand jamais celui que l’on avait perdu – et qui se doit de rester tel. » (Dialogue imaginaire avec Pablo De Santis.)

« Lichtenberg écrivait : “Les oracles n’ont pas cessé de parler, mais nous n’avons plus d’oreilles pour les entendre”, et il en sera ainsi tant que durera cette “éclipse du messianique” dont parla Steiner et que je limite, en ce qui me concerne, au seul messianisme révolutionnaire, tourné vers d’autres futurs, d’autres courbes, d’autres flux, une autre Histoire enfin écrite par “ceux d’en bas”, vers ce Tout plus grand que la somme de ses parties, et dont notre misérable époque semble avoir perdu jusqu’au souvenir. »

« Celui que jouvence n’habille plus, qu’il sache revenir à soi, à la terre frugale, compacte, où tout est donné de surcroît, prendre le temps de s’y accoutumer, d’en saisir les noyaux, les méplats, les saillies, s’en aller au-devant du tain rusant toujours et toujours ajourné, des décors à l’écart, peuplant l’arrière-plan de miettes, de surplus, de scrupules accolés à l’imprécision du désir qui décroche et raréfie, paralyse les caravaniers de l’ombre, renvoie ce qui bouge hors de lui et s’y perd, la foi jurée accueillant jours fallacieux et nuits mercenaires, ce qui survient et déborde, s’enlise aux flancs de la parole rompant ses dissonances au vif de l’énigme, se déploie dans les spores gratuits et l’humus, se livre à leurs pouvoirs gourmands, marqués pour longtemps, sans contours assignés, toujours en réserve de l’autre rive, du ferme domaine franchi et défié, du cœur parasite et du déclin des traces… »

« Puisque l’empreinte n’a plus le temps de se faire trace, et la maudire ne fait pas plus peur que la rendre indifférente, puisqu’on peut presque tout faire et tout dire, puisqu’il n’y a plus d’inavouable s’éprouvant tel, puisque tout a une chance d’être regard, lésion, séparation, contagion désormais vouée au seul possible qui produit seulement parce qu’il ne sait plus se produire, puisque du souvenir au préjugé il n’y a plus d’erreur qui nous submerge, puisqu’il est déjà trop tard pour oser s’écarter, se trahir, retrouver à tâtons le point de départ, déchoir le doute ou s’en nourrir, bafouer la règle, se venger du désir pendu à nos basques, puisque tout n’est que décollage, démontage, non-lieu qui brouille et assouvit, se rappeler que “le jeu est plus grand que les joueurs”, toujours soustrait à leur féroce clarté, qu’il se perde ou se range, qu’il s’accomplisse ou s’épuise, qu’il feigne ou se multiplie, qu’il frappe du même égarement le temps réfractaire et le ralenti qui nous guette. »

« Car ce qui nous revient ne l’est jamais à l’identique, même si en cet Occident malgré tout nôtre, mémoire et ordre des choses ne font souvent qu’un ; contre ces parcours minés par le “déjà-vu”, cessons donc d’écouter sa parole accidentée, défaillante, ses archéologies et allégories, d’ériger parmi les décombres des stèles à leur effigie, abandonnons ce crépuscule de réalité au profit du Réel, mais pour en dire l’abattement, cesser de se cacher de la vie dans les brumes des débuts, dans le gîte et l’ornement, dans la carence des traces, vouloir à tout prix des témoins, des bornes et des appuis, maquiller les liens tissés entre les signes, retrouver une mémoire qui ne soit pas cette “putain du souvenir” que repoussa Lezama Lima, dont le discours sans fin nous libère du devoir de prendre en charge la dette de l’insu, du déchu, de l’oubli déminé, des fables où rien n’est gommé et tout redit, comme à jamais à la face, et hors, du monde. »

« Ce qui vient sourdre et nous renouveler ne s’accorde à rien, mais défie la durée jusqu’au bout, là où il n’y a plus de garants, où le Retour lui-même se fait vieux et s’éparpille, où l’on ne s’adresse qu’aux revenants, aux éclopés, à ceux qui font obéir ce qui jaillit, à ceux (les mêmes ?) qui, baignant dans la dispersion des noms et des figures, savent bien qu’on ne les domptera jamais. »

« Vivre est transgression, obscène désir d’effacer qui n’y est pas encore inscrit, distordant sans l’ombre d’un remords le geste, d’un trait désiré et craint, qui s’absente, suspend, revient clore l’alliance, défaire l’illusion, blesser la mesure, le temps inaccompli où ce qui est dû sera payé par la brièveté du séjour et la vaine attente des formes. »

« Ce qui diverge, ce que les signes cachent, ce qui ne se revendique qu’en les désignant : le rempart muet, le mur qui s’écaille, la clairière sans allégeance où le temps s’ouvre et se replie sur lui-même, se dérobe à qui voudra y élever son nom, celui de l’aller que nul retour n’efface. »

« Gauche, oscillante fumée où nous goûtons la durée pliée à l’état pur, ce qu’on appellera bonheur plus tard, avant de tâtonner dans l’encre de seiche, de toucher aux brouillards, de se forger des attitudes… »

« Sur le quai, l’enfant jetant des pierres dans l’eau croupie : elles sautent, claquent, font deux ou trois ricochets avant de disparaître. Pour toujours. »

« Qui te saisit à la gorge ? Qui te cloue au sol ? Qui te poignarde ? N’est-ce pas cela l’avenir, silence coagulé, pénombre cendrée qui te protège des hébétudes et des créances ? » Peut-être cette « vaine parole qui te venge des chronologies, te répand dans la distance, enrichi de la milice des ténèbres, des fournaises qui te frôlent comme à jamais, toi et tes rugissements, tes dagues, tes voltiges. »

« Écrire le temps, c’est le condenser, le ralentir, l’interrompre, en défaire les clôtures, en broyer les formes, faire place vide pour y loger l’insoumission surgie de l’arrière-plan, l’Ouvert impartageable, le passé tant brouillé et feuilleté qu’il est désormais difficile (impossible ?), pour nous comme pour d’autres, de “rentrer chez soi” (car si le temps “passait” ce serait comme dire que le sentier chemine ou que le clavier écrit, confondant l’attente et son étendue, la chose et son office…)
Écrire le temps, c’est écrire dans le temps et hors de lui, libérer la parole de toute assignation, la rendre à cette présence qui cache l’accident irréversible, l’avenir écroulé face à la mort qui vient, contagion qui s’écaille, s’éparpille, effaçant ce que la réalité a de plus précaire, ses demandes aveugles, ses brèches, ses brouillages. »

Dans Biographie de Tadeo Isidoro Cruz, Borges affirmait que « toute destinée, aussi longue et compliquée qu’elle soit, comprend en réalité un seul moment : celui où l’homme sait à jamais qui il est», d’où mon modeste commentaire : « Privilège ou malédiction, il me fut donné de tôt l’entrevoir, et d’en avoir la ferme confirmation par la suite. Car il s’agit d’une énigme, pas d’une révélation, et encore moins d’une chose qui procéderait d’un choix. Si l’on m’en avait donné un, j’aurais à coup sûr refusé de savoir, tant le vouloir s’effrite dès que l’on en a connaissance. »

« Qu’approche l’adieu qui toujours gagne, te réconciliant avec la nef de miel sombre, avec l’épi des origines, la nuit durcie ouvrant ses yeux sur l’automne, les veilles tellement gorgées de temps que tout mot, peut-être, l’érige et l’invoque », « durée idolâtre déjouant toute percée usurpée, toute fêlure, survol mutiné qu’aucune autorité n’élargit ou révèle… »

« L’anticipation est réfractaire au devenir. C’est pourquoi soupeser le futur est chose entre toutes la moins rassurée et rassurante – pour qui s’y adonne. Je n’en fais pas partie. »

« Si tout est chiffre et rien semence, qu’est-ce l’avenir sinon bris de miroir, silence en manque, sceau rompu, épave qui hante ces ports où les houles se valent, ces gares où l’on prête oreille aux silencieux, aux insoumis, aux enchanteurs qui égarent. »

« En écrivant, l’on oublie ce temps mal habité, mais dont plus rien ne nous retire, pas même les “mensonges vrais” que la parole conforte ou confond, pas même la part dénudée qui revient sur ses pas pour effacer les dernières traces. »

Ce temps, instant comme durée, suc et soif, délivrance ou fardeau, comment échapper à la tentation de vouloir l’abolir, et de s’abolir dans son effacement ou dans son inscription définitive ?
C’est en 1967, l’année même de la parution de son exceptionnelle traduction française (due à Bernard Lortholary) que je suis tombé par hasard sur Niembsch ou l’immobilité de Peter Härtling, l’histoire de la lente entrée en folie du poète autrichien Nikolaus Lenau, celui qui, au travers de la figure tutélaire de Don Juan, fit de l’abolition du temps le point de feu de son œuvre et de de sa vie, jusqu’à la perte du langage et au serein silence final. Je me souviens que, éblouissement et fascination mêlés, je l’ai dévoré en un jour, lu et relu mille fois depuis (et ça se poursuit aujourd’hui). Tout ce qui m’attire (me « parle ») dans le concept du « temps aboli » s’y trouve, tout ce qui me repousse également (et il m’est arrivé de l’énoncer on ne peut plus clairement : « Il en vient qu’en ce qui me concerne, la plénitude n’est en rien une disposition ou un état, et pas davantage (encore moins, dirais-je !) une chose qui se peut simplement rencontrer, atteindre ou posséder – puisqu’elle ne tient pas de l’“avoir”, qu’il ne s’agit ni d’une situation, ni d’une ontologie, ni un d’objet, ni d’un concept, mais d’un ACTE qui, quel qu’en soit le résultat, ne dépend que de nous et n’est en rien détaché des buts et fins qu’il se propose – ce qui m’a rapproché, de manière décisive et, à coup sûr, définitive, de la seule eschatologie conciliant la linéarité des temps et de l’Histoire avec les fécondes tensions et contradictions dialectiques pouvant ici et là les remettre en cause, à savoir l’eschatologie marxiste. »), dans la mesure où rien ne saurait être, en principe, plus étranger au marxiste que je suis, toujours fidèle au messianisme révolutionnaire et donc à l’implacable écoulement linéaire du temps, que la noyade dans la répétition et la négation des dons du souvenir qui tant « aidèrent » Lenau à aboutir, à ses risques et périls (et quels risques ! quels périls !) là où il le voulait, de l’autre côté du miroir : « Toujours est-il que la forme n’est définitivement arrêtée que lorsqu’elle entre dans le domaine de l’immobilité, où les horloges cessent leur mouvement, où la respiration et les battements du cœur ne scandent plus le temps. […] Se rendre à l’évidence du temps suspendu, ou du moins de ses effets… Que le souvenir s’évanouisse dans la similitude, qu’il fonde et se confonde, et, l’habitude aidant, ne soit pas nécessaire ou qu’il ne le quitte plus, omniprésent et dévorant, quelle mélancolique découverte ; mais du même coup, s’abolit la conscience du temps. […] Qu’en serait-il si la ligne, le courant qui cause notre angoisse s’incurvait […], s’il se refermait sur lui-même, si nous ressentions le temps comme un geste perpétuellement répété de la nature, et de tous les êtres, de toutes les choses, de tous les événements qu’elle enferme ? […] Je suis sûr que si j’atteins le milieu de ce cercle, ce centre de repos, le souvenir, qui est notre substance même et la source à laquelle nous puisons, prendra une autre forme : celle d’une sphère où tout se trouve inclus, ce que nous fûmes, ce que nous vécûmes, illuminé par l’effet d’une grâce suprême, de cet éclair qui ne laisse rien, absolument rien dans l’obscurité… […] Jamais la conscience de l’arrêt du temps ne s’était aussi intimement emparée de moi que pendant ces quelques instants. […] Ce que j’étais, ce que je suis, je le tenais dans ma main, je le pressais contre ma poitrine. Tous les êtres venaient à moi, toutes les choses. Les mots se libéraient de leur sens, perdaient leur propre souvenir et attendaient d’être à nouveau conquis. […] Je l’attend de pied ferme au lieu où la lumière vient se briser, se solidifie et frappe, là où finissent l’horreur du temps qui passe et le martyre du mouvement et du changement, là où meurt définitivement le désir de nouveaux départs, où les descriptions perdent leur apparence de réalité et de vérité, où le masque ne fait plus qu’un enfin avec le visage, où il se dissout en même temps qu’il livre son origine : toujours perdre en comprenant que les pertes n’étaient rien sinon la somme des profits, grenier de gorgones où coule grain à grain le langage, tous les mots du souvenir, écrasés, pressurés, privés d’âme. Ici s’entassait la balle vide de ces grains, témoignage de vains efforts, de ce qui s’appelle l’histoire, le lieu, les retrouvailles. L’union de ce que j’étais – paroles, gestes, souvenirs, moments d’animation et d’apathie, de contacts avec autrui et de solitude – et de ce qu’il en restait : attente de l’immobilité, sentiment de me trouver, libéré de tout lien, là où j’étais au commencement et où je serai à nouveau à la fin. […] En de telles circonstances, le langage échappe à la cohérence qui commande à l’entendement. Ce sont là des pensées qui tendent au silence…é (Peter Härtling, Niembsch ou l’immobilité) – longue citation, il est vrai, mais seule à même de faire comprendre l’influence que, sans désemparer, tout ceci eut sur moi :

« Entame aux rives soupesées pour que rien, jamais, n’y soit en leurs souches blessé, désemparé, affamé ou éteint, pour qu’on ne monte plus au temps par autrui, par le bond ou l’énigme, ces feintes qui le dévêtent, l’accroissent, l’accompagnent, parfois ressaisi, dépris, repeint, jamais en vain. »

« Espace aux baleines de toutes couleurs, aux injonctions desquelles il est convenu de ne plus répondre. Espace de désertions et d’enclaves, où dormir dans ce lit prohibé est TOUT, peut-être. Espace de bannissements et d’écarts, de glaciations et d’oubli, espace du regard qui, inlassablement, revient. »

« Grand temps de t’éloigner, t’arracher aux heures et aux lieux, te dépouiller des regards érodés, des loyautés empoignables, des paroles engourdies et des proues en sourdine, de la part anonyme et sans prélude qui les soustrait à toute ontologie…
N’en restera que la chance juste que brassent l’outrage, le verrou soupçonneux, les friches qui te plient et t’ordonnent, ce qui (quoi que tu puisses faire, qui que tu saches trahir) remue, déboise, désobéit à l’attente sous tous angles ébauchée, à l’abandon visant autre chose que ce qu’il te semblait assombrir, au désir rejoignant leur défilé corrodé, le feu de pacotille, gorgé de lentes effigies, qui t’apaise et t’arrête. »

« Vienne l’heure de la sécession absolue, celle de sortir de soi pour enfin déployer le vœu d’autrement s’habiter, celle du grand dehors, enfantin sous l’ombre fine que souvenir appauvrit et confond, treillages recouverts, timbres, ornières, rouages, jacassements de la vieille taupe, herbes calcinées, enjambées du nom et du chant, intime terrier d’où jamais l’on ne s’évade. »

« Ils savaient tous – surtout ceux plus proches que ton sang – qu’arrivait toujours l’heure de partir vers ta nuit, tenue à distance, mais avalée, celle où tu t’égarais, tenu en éveil par le seul appétit te devançant, se portant garant de tes ravages, s’avouant prêt à répondre de l’accident d’un seul tenant reçu et enfoui, adossé à la dette envers ce désir jamais exorcisé, toujours absous, qui t’égrène encore, prolifère, recense la peau qu’en bout de course étoilent tes morsures, le Réel enfin discrédité qui toujours te fit te tenir sur tes gardes. »

« Ô l’instant que nulle chance ne dépossède ni s’approprie, celui qui à chaque fois est tout le temps en même temps. »

« Comment ne pas arriver à être ceux que, désormais, nous serons pour toujours, passant d’une pénombre à l’autre, la course du soleil nous rendant à nos fourmilières ? » 

« Plus rien ne bouge, chant de grillons, cris d’oiseaux, terres à tel point privées de mémoire qu’on en frémit, rivées à cela qui ne sait plus ce qui fut, là où reculer ne se peut, pas même vers la flèche du temps, couvant en son enfer furtif la cloche usée, le battant rongé par la pourriture, les fins moustiques grattant la pierre. »

« Encore debout, mais dans l’imposture et les reflets, nous saurons nous taire. Que les repères s’éparpillent. Que s’efface ce temps où, humant les effluves de l’Histoire, nous la voulions désarçonnée et à genoux devant nos poings serrés. »

« Être à mi-chemin, c’est être nulle part, vigie et bourreau à la fois, resserrant l’ombre, endossant le joug de ces lois que lisière dévêt, faisant tienne cette vie lisse, minée de l’intérieur, étonnée d’avoir tout manqué, frôlée par le raccourci, l’écartèlement que l’heure qui surprend et dévie saura reconnaître, par ces nuits qui se sont perdues ou ont changé de place, sont devenues, pour toi comme pour d’autres, butins, bévues et renaissances… »

« Sans doute Paris est toujours là, et Boulogne, et Caux, et Senlis, et Belle-Île, peut-on toujours mettre les pas dans les traces des pas, ce sont les LEURS qui ne sont plus, et c’est comme s’ils n’avaient jamais été, et le jardin non plus, les chats, l’avenue sous la pluie, les éclats de rire, les ripailles sur la terrasse, les ombres paisibles s’allongeant sans détour sur le silence épaissi, sur tout ce qui est si incommensurablement lointain, oblique, ultérieur, latéral que l’on a envie d’écarter d’un revers de la main ce sphinx inconvenant qui s’obstine à inlassablement poser les questions auxquelles nous n’avons plus envie de répondre…
Car du plus profond, et depuis toujours, tu sus que ce n’est qu’un passage, même si tu ne peux te l’expliquer, même si à toi aussi les mots se dérobent…
Ce n’est pas l’immortalité, l’improbable Paradis, ou les Houris dansant, ou la Réincarnation, ou la poursuite du Rien sous couvert de Tout que le sage à la fleur de lotus jadis convoqua pour abolir avec l’espoir son lancinant contraire…
C’est la conviction, l’absolue certitude, ni justifiée, ni confirmée, simplement là, inébranlable, sans l’appui de subtiles théologies, sans doucereuses consolations susurrées, que rien n’est jamais achevé, ni définitif, que tout est expérience, et recommence, suscitant et accueillant d’autres rives et d’autres départs, les atomes se recomposant inlassablement jusqu’à ce que le maître des infinies routes du temps s’en lasse, ce que tu ne sais ni concevoir, ni accepter…
C’est en sachant que bientôt tu te rejoindras, c’est en entrevoyant ta place sur la roue qu’un jour tous nous parcourrons que pleinement tu es, autant et comme tu l’as toujours été, loin des lignes de fuite et des mirages du devenir…
Il n’y a pas de dernière demeure parce qu’il n’y eut jamais de première : cela au moins, tous ceux qui croisèrent ton chemin le savent…
De ces ondes, de ces intimes vibrations, de cette musique, qu’ils fassent ce que tu fis, à LEUR manière, illumination entre toutes la plus humble, la plus ardue…
QU’ILS SOIENT. »

« Rejoindre ce que l’on détient, alors, sachant qu’Ariane a autant besoin de Thésée que lui d’elle, que le fil exige le voisinage du labyrinthe, qu’il n’est que temps de débaptiser l’instant, creuser le lent, l’inconstant, le malléable qu’on ne sait traduire et qui scelle nos déroutes, s’en remettre aux inventeurs de malveillances, aux revenants des terres autres, à ces miroirs renversés qui sont et ne sont pas, aux morts intransitives qui font leur lit dans ce qui confond et sépare.
Jeu de marelle exterminant nos poursuites, les achevant où le lointain nous emporte, boucle la boucle du temps dissimulé qui nous colle à la peau, frôle le répit nocturne, le visage absent où adviennent et se concluent commencements et fins, hochets du langage rendant la cohabitation impraticable. »

« C’est désapprendre les dons du temps qu’il nous faut, faire nôtres les chutes et les charges, l’étau aux merveilles, le droit d’ignorer l’escale qui tant nous effraya, mais dont l’aveu nous éloigne, murant lacunes et débris, emprunts et dépouilles, le soleil chagrin, le granit et l’écho, l’autodafé qui nous pressent, l’entre-deux qui tout dégrade, les pauvres raccourcis du devenir…
Alors seulement s’inventera la pleine écoute, reconnue à la dérobée, perdue dès qu’on s’en empare, livrée à l’étendue qu’aucun parcours ne saurait clore, offerte à l’étincelle qui la franchit et ne cesse de frapper – et à elle seule. »

« Revenir sur tes pas, ne donnant et ne prenant que ce temps auquel les signes pesants ont renoncé, qui t’éloigne sans te contraindre, te traverse sans te vouer, désespérément, à l’Unique. »

« Libre, comme s’il était soudain devenu ce pur voyeur jamais blessé par ce qu’il démêle ou appréhende. »

« Lorsque ce qui fut est perçu comme exil, suspendu à l’autorisation qui ne viendra pas, au lexique scellé et prévisible que clôt la triste postérité des effacements, oscillations, reproductions et décrochages, sachant désormais ce qui ne sera plus, ne négociant qu’avec l’identique que le miroir fige – se perdre enfin dans l’inachevé perméable à l’erreur, assigné à la lourde tâche de requalifier, en dépit de tout, ce que dans le désir vous vous obstinez à appeler “l’impossible” »

« Mais où est le maintenant qui n’est pas d’ici,
Le temps un et innombrable,
La paix qu’amont précède, mais n’en surgit d’aucun,
La circulaire solitude où j’exulte. »

« Nulle chute ni présage, seul le Retour assoupli, la roue dérobée au déclin, les gisants et fuyards que cerne le temps qui les repousse et les oublie. »

« C’est l’heure de dire ton nom le plus obscur, pudeur des stèles où l’enfant s’arrime aux feintes nuits des sables, ce qui toujours s’échappe dans ce que nous écrivons ou aimons, glissant, tâtonnement voilé, vers la seule façon d’arpenter la lisière. »

« Le temps, le vrai, est toujours révolu ; le reste n’est que prétexte à d’infâmes bavardages. »

« La “saudade” est toujours antérieure à ce à quoi elle feint de se raccorder. C’est, et il en sera ainsi, partout, toujours. »

« Peut-être s’escrime-t-on à abolir le passé pour effacer un seul vrai souvenir… »

« Guet, déni, prélude, rangée de tournesols muets, pals, puanteur, poussière à chaque pas soulevée…
Ce n’est qu’une heure plus tard, ou demain, ou dans un an, à la prochaine saison des pluies (le temps, ici, ne se compte pas) que viendront s’ébrécher les murmures aux touffes de gentiane ou de genévrier exhalant leurs dorures d’alchimie, trappes ou rejets, miroirs inachevés en germe, mutilés comme dans l’ombre ultime », dans « la rumeur qui sait qu’elle n’a plus le temps pour elle, là où rien n’est premier ni tranché, là où rien ne rompt, ne sépare, ne s’effondre ni n’entoure, ne redouble ni ne s’épanche – où gît l’interminable. »

« Oisivement jeunes sont les ruses du cercle. »

« Replier ce temps auquel les signes trop pesants ont renoncé, lui qui te fuit sans contraindre, qui te traverse sans te vouer à l’Unique, à ce départ qui en fut sort jeté, débris se vautrant dans l’infirmité du monde », dans « l’opéra crépusculaire auquel l’on vient à se confondre pour parvenir à survivre à sa vigilance, se retailler dans l’oubli, décaler le passé jusqu’à le rendre expiation qui contamine, écho sans élus, nuit sans émules », « plongée dans la dévastation que traversent ces récits où se reconnaîtront les foules et leurs fétiches, l’espace qui exclut et cache, disperse actes et effets, tisse l’outil à saisir, scelle le faisceau de pratiques dans lesquelles il te sera loisible de ne pas te reconnaître, la rencontre dont il faudra bien que tu te détournes… » 

« Laisse au temps le temps de s’en aller, aux lois de jouer, aux gestes de s’accomplir », car ce n’est « pas drôle d’être soi, ne pas consentir au mensonge du regard, à ce futur clandestin, à cet instant qui seul compte car toute durée y est enclose, elle qui ne convertit pas, mais délivre, s’abîme dans la lumière tremblée, réel sans alibi, nocturne brutal dans l’achèvement des corps et la souffrance du devenir, œil dévasté, sans ruses cousues dans ses plis, qui, entre métastases et trahisons, qu’il y veille ou le veuille, ajuste et tranche…
Rien pour embaumer, cautériser le règne des conjurations et des prodiges, reflets s’ajustant au temps soudoyé, là où Autrui nous ligote, mais n’accède jamais à ce qu’il nous révèle. »

Comme dans la physique einsteinienne, le temps se trouve – et comment aurait-il pu en être autrement ? – indissolublement lié à l’espace, qu’il s’agisse de lieux concrets, balisés, visités ou rêvés.

« Donner leur chance aux voies infidèles, aux biefs trouant cet Autre bien à soi qui s’y noie, s’incurve, se fait trace, saccade, discorde toujours à tes ordres, perte rajeunie avec laquelle il n’y a plus lieu de négocier – se servir au passage, enfin, blâmer le spectre qui veille lieux et temps, et sa pudeur, et ses replis, et ses menaces, et l’aube des fins où l’on ne parviendra jamais, et le bagne où tu sombres, te disloques, dénoues ces heures qui s’entassent, et les parcours collés à tes basques, les chemins vivant à tes crochets, semant juste pour voir leurs pauvres cailloux, dégraissant l’horizon pour que le destin s’accorde de front à front à tes sillages. »

« Pieds nus dans la poussière, nez collé à la vitre, tout sauf fugueur, mais soudain encombré de toi-même, il ne te reste qu’à te retirer du jeu, abattre tes cartes sans plus tricher, rendre intenable ce que parole sait voir, en travailler l’étrange pâte, récuser urgences et louvoiements, t’absenter sans but ni retenue ni mauvaise foi, te saisir des traces que creuse la distance, tarir le guet, ratatiner la fausse parole, falsifier tes atours, spolier le bégaiement qui te serre et te cerne, faire une dernière fois le tour de tes remparts, travestir les soudains détours de tes doubles, dégrader les seuils, compter les pas te rapprochant des proxénètes de la parole, des longues marches conjurant le répugnant cours des heures, absent à toi-même pour n’être présent qu’au texte s’abîmant en ce qui sépare, l’enclos arpenté sans garde-fous, l’entre-deux noirci, l’approche toujours déçue, les règlements de compte et les vacillements, les prédateurs amoindris trahissant les entours des lieux qui te détournent, mais finiront par te recevoir. »

« Habiter le temps au sens vrai, c’est écrire le récit, non pas des origines, mais des lieux, et s’y inscrire, car ce sont eux qui nous possèdent, et pas l’inverse. Le souvenir, s’il “remet le courant”, ne bannit pas les heures, il les suspend à peine, les rend insaisissables, les empêche de capitaliser les gestes innombrables, les gesticulations, les déchéances et les racines, elles qui ne sont faites que de collages, de péripéties, de trous sans fond, d’accidents, d’aspérités, des ruses, de dérisions et d’impostures, que seules ficellent ensemble les fins à venir et leur attente, et cette présence en sursis, dissimulée, que, par peur de tout partage, et faute de mieux, l’on finit par nommer “absence”. » 

« “Et je suis muet pour dire à la rose tordue
Comment ma jeunesse est courbée par la même
fièvre hivernale.” (Dylan Thomas)
Comme il avait raison, l’ivrogne stellaire ! Ce qui vaut pour de vrai, même en le traversant, même en le parcourant, on en ignore toujours l’étendue. »

« Comme si le temps aussi s’en allait, mais pas entièrement, il en restait des parcelles inaccomplies, en attente de celui qui viendrait reprendre la route, l’épars génie des lieux, préservant, macérant… » 

« Les vrais lieux sont faits de temps, celui qui accueille sans rien demander, pas même d’y croire… » 

« Mots qui testent les lieux où le devenir se fait itinéraire, là où plus rien ne nous sépare de leurs traces, du silence exigeant de l’avenir illégitime qu’il donne nous congé et nous retranche des clôtures de la tâche. »

« Ô les lieux que tu épluches, entre rocaille et blancheur alerte, par-delà les défis qu’ils te lancent, te submergeant, t’allégeant, glissant avec toi des clartés des baies au mystère du monde », ces « lieux nomades où nous sommes nus, où tout s’écroule, les bricolages, les manipulations, les parasites, les supercheries, les détours, les convulsions et défaillances du possible, la soumission aux clameurs, aux bruits de fond, aux grincements, aux broyages, aux friponneries, aux cache-misère, à ce que l’on corrige en trichant, à la frontière qui se meut et nous efface. »

Ou alors du Lieu, celui qui est partout, ni demeure, ni prison, ni clairière, ni abri, mais tout cela à la fois, et bien davantage encore.

« Tout porte au Lieu, même et surtout l’errance – son ascèse. »

« L’étendue où l’on s’établit et que l’on rétablit à tâtons, héritage comme hors du temps faisant se lever la “volonté de chance”, le “coup de dés” que nul n’abolira, au Lieu où “rien n’aura eu lieu” que lui-même. »

« Par des voies repolies, elle me hantait, comme il en est de tout homme…
Plus maintenant : ni épreuve, ni assentiment, mais attente qu’on aiguise, purge des temps, éveil voué au témoin qui jamais ne viendra.
Heurt, pas davantage, ou alors obstination qui mutile – mais balafre sur la joue des heures, hasard aboli, mais par LE SEUL coup de dés.
Ce qui à sa pointe s’offre n’est ni signe ni simulacre.
Pas signe, non : valant, celui-ci, pour tout et tous, mais biffant – par là-même – l’aléatoire foisonnement du monde.
Encore moins simulacre, où jamais l’on n’offre ce qui au troc se refuse, alors que toujours l’on prête pour mieux affermir ses possessions…
Mais le Lieu où l’on avance d’un pas léger, sans y inscrire d’empreinte, sans être vu ni jugé, sans révéler, sans réfuter, où l’on est Un et séparé, roue et flèche, réitéré et épars… »

« Silence qui te brûle le visage, qui t’élisant étend sur toi sa promesse, Lieu un et horizon pluriel, vierge de toute traversée, de tout écho, de toute crainte, têtues alluvions de la perte. »

« Parole tombée dans le puits, malmenée, arrachée à qui l’abrita, s’amenuisant dans ce qui prend congé, mais se répète dans l’inachèvement, règne des raccourcis, dictée qui ne va pas de soi, mutisme consenti, fureur qui le démêle, ressassement de ses entrailles, ouvertes aux flux, aux filiations, aux concordances, fracas où l’on plonge sans filet, affranchis que l’on est du Lieu qu’aucun territoire ne recouvre ni n’épuise, deuil où rien n’est sans en-dehors, disponibilité à l’impossible, enfin, puisque écrire ne relève, quoi qu’on en ait, que d’un fasciné tapage, d’un refus et d’un oubli, d’un dérèglement et d’une vérité, d’une prière et d’un vertige. »

« Sevrage qu’on devine, dos tourné à l’Aveugle qui de tout nous fit don, assombrissant l’imprévoyance de l’heure, les promesses closes sur l’éternité à l’essai, l’acharnement contre le Lieu et ses rapines. »

« Presque plus rien qui vaille, ni heaumes, ni règnes, ni étendues, seuls les retours, l’empoignade avec le Lieu vrai, la loyauté sevrant verdeurs, replis et soupçons, mais pas le bond nous privant de tout pour mettre à genoux l’outrage. »

« Comme tout vrai passeur, Alejandra ne s’appartient pas, sachant bien que nourrir de nos mots nos morts ne saurait leur suffire, pas plus que d’en faire de pauvres ombres en proie à la surabondance du Lieu qui s’y vautre et s’en sépare. » (C’est d’Alejandra Pizarnik qu’il s’agit, de qui d’autre ?)

« Tien deuil, ni bâti ni deviné, qui submerge, retend, déjoue les pièges du Lieu, ce que ton geste présume, ses contre-feux, ses apanages, ses loyautés empoignées déchirant d’un seul coup l’image et l’illusion, l’abandon harassé par le roc sourd, la lanière qui délivre, les ruses karstiques du continu. »

De cette « pauvre démesure qui se déploie, délaye, balaie », « tu ne connus que la férocité, pas les scrupules, l’ombre des meutes convoquée contre soi, le galbe dur de la parole inapte à secourir la girouette honnie s’appropriant les revers, les meurtrissures, les spoliations, le souci consentant à l’obscur de l’autre, à ses pouvoirs chuchotés, à l’errance qui “jamais ne médit du Lieu” – tes infirmes, tes servantes. »

« Chemin qui s’écarte conviant à la dispersion du Lieu, à l’effroi qui engendre et embrase, étranglant ses bornes, serrant son désarroi, semant ses poussières infertiles, l’ombrage conjuré, l’absolue sécession que Réel en vain rejoue, la dérobade impudemment étalant ses vœux , l’incertain retour au Rien où personne ne s’efface ni ne se perd, le chantier tourmenté de l’éveil, les raisons condamnées au mensonge de ces langues qui rôdent sur les seuils, rampent et sombrent, mais font mûrir l’épreuve. »

« Topologies : non pas du Lieu, mais de ce qu’il cache – du lointain qu’il protège au proche qu’il corrompt. »

« L’heure est là, venue héler l’alerte qui s’empresse, amasse, racle le creuset vacillant à l’embouchure des feux, défie la juste revanche des choses, la trouée adossée lourde aux exigences du Lieu, l’avenir dont on se souvient, la fusion convoitée bousculant déchets et usages… »

« Pur présent qu’aucun calendrier désormais ne dessèche – sûr qu’il est que tout ce qui en nous lui fit écho nous y ramène, artefact infidèle comblant le somnambule gouvernement des choses.
Lieu, ni surplombant, ni interdit, œil croupi visant, mais sans rien exiger, l’angle d’ombre sans qui la lumière s’essouffle, suspicion allégée, déchue de toute envolée, de toute fatigue, sauf de soi…
Voie devenant usage pour que le temps fasse sens, et signe, traversée te baignant, toi qui es, par-delà qui parfois tu fus, avec dans le double fond l’inégal, la lézarde, la saisie dérobée, le chant qui garde et détisse, le heurt qui te défait pour enfin t’atteindre, toi et ces traces qu’une part de toi récuse, celles qui se sont perdues, celles qui changèrent de place, sont devenues butin et réminiscence…
De savantes musiques manqueront à ce désir qui n’est pas sujet et n’a plus d’objet, mais qui toujours nous fit l’aumône de ses restes, qui ne sont pas que littérature. »

Pour moi – je l’ai dit et redit – le plus grand des secrets, c’est qu’il n’y a pas de secret, mais qu’aux côtés de son écrin vide toujours demeurera le mystère des êtres, leur clôture dont il nous est parfois donné de savourer les interstices, leur commune et réciproque opacité :

« Oublie-le, éperdu, s’achevant parmi les débris de la houle. Son secret n’est pas là.
Il a éclos sur ta tige, suzerain, comme si l’adieu qui, pourtant, le précédait, ne devait jamais se faire entendre. »

« Mémoire engluée, lointaine, mensonge tout à ta poursuite au point d’en oublier le “pourquoi” ; feu-follet te reniant, te séparant de toi-même ; secret exténué, là où il n’y a plus rien à retisser et tout à redire ; ombre sans prosélytes, qui dépose tes foulées, règle l’embarquement des masques, le geste du chaman qui s’élance, retaille la source, cisèle l’errance, lave les morts des libres domaines mercenaires. »

« Jouissance du secret que d’être partagé avec qui saura le trahir », tant il est vrai que « ce n’est pas au secret de tenir ses promesses, mais aux captifs qui les monnayent. »

« Il y a dans tout secret – dans ses recoins où ne bruit plus la rage de l’heure, dans ce qui vacille, détisse et dérobe comme dans la distance qui nous en sépare, dans la trame de foulées et venins que cache la violence du dire, dans l’ordre celé qui de toujours en altère la donne, dans le sourd devenir des formes enfin délivrées de l’asservissement au Retour en ces lieux où le regard s’offre et se consume – quelque chose d’indûment dévié, pareil au fugueur qui excède ses traces et que nul ne bride, ce “quelque chose noir” qui n’a pas de nom, et jamais n’en aura…
Se laisser toiser, alors, par cette nuit sans émules, qui dévalue l’apparence, affranchit de l’effroi, délivre du serment de paraître, restitue la capture qui en est inertie et besoin, forge les preuves de l’instant en son frugal mutisme, où ce qui EST n’est plus prédicat à extorquer…
Divination sans clefs, approche du désaveu que trame et faute n’entachent plus, par où tu t’ouvres et t’achèves…
Parenté s’arc-boutant, soustraite au murmure qui, de toujours à dérober, te fit enfin don du poids de ses errances.’

« Quelle est cette perte qui ne t’abrite en ses estuaires et ses débordements que pour mieux te piéger, te démâter, t’enrober, t’assourdir, durée muée en corps mort (poids, renvoi, dédale fidèle), promiscuité engourdissant tous secrets (fors celui de Polichinelle). »

« “Jouet de cet œil d’eau” qui en ces temps ne te semblait pas morne, offert et refermé sur son secret, guettant les reflets qui le franchissent, le coupent, le creusent, semblent accomplir toute autre chose que le dit de ce fleuve que discrédite le devenir, où l’on ne se baigne jamais deux fois, qui n’est que souffle pisté, scruté, captif, pénombre et souffrance. »

« Aucun acte n’est dû, le mystère est en nous, pas dans nos mots, soupesant sans leurre les choses et les fins, rapprochant ce que temps durcit et sépare, démêlant ce qu’autrefois l’on se plut à brouiller, l’ombre pétrie, le miel empoisonné. »

« Toute écriture est écriture de soi, écriture du secret, gaspillage des deniers de l’énigme – secret qu’elle épaissit en l’éclairant à la marge, énigme “en soi et des genèses, non de ses haïssables sources”, mots proférés il y a longtemps déjà, mais qui n’ont, à l’inverse de celui qui les traça, pas pris une seule ride. »

« Énigmatique appel de l’abrupt, du flétri (jamais serti au lieu, à l’enclos, aux lisières) », te rappelant « ce qu’en tout lieu tu cherches, la besogne qui avance, la venue proclamée du traître captif qui sut te faire croire à ce qui aboie, rejette, assaille, démêle et clôt, le paysage qui imite la photo fourvoyée, le futur dont tu te souviens comme de l’orgueil écourté, le remède au chevet des terres éparses, l’imparfait carrefour aux effrois pareils aux tiens, le cercle sur le sol fumant et titubant, te dépouillant enfin du secret treizième, à ras de roc, lesté de déserts autour, là où la règle plisse, traverse et fêle la passe griffée qui fit taire les fagots, les mêlées, les recoins, la tache citant ton nom et tes prodiges, le coq noir que braquent allures et signes, la faute dont tu te fis l’esclave. »

« Le monde n’est plus libre de te reprendre. Pas même l’argile absente, que l’on disait à ta place resurgie, au lieu du secret.
Tout est jouet. Tout, même cette dépouille préfigurant, souveraine, leur mélange. »

« L’expérience sans limites, c’est l’expérience des limites. L’ombre droite au pied de la paroi qui chavire », « là où il n’y a du secret entrevu que l’annonce et le déchaînement, appropriation ultime, survie maquillée, effroi du regard qui s’y inscrit pour se dépeupler du mal, déferlement implosant sous la poussée de ce qui n’est pas à partager, mais apaise le temps, s’en laisse toiser, le clôt, l’oublie. » 

« Le secret, ni plus loin ni plus près, pèse moins que ses approches : à leur insu délivrées, allégées d’elles-mêmes, reniées comme l’oubli, chemin de jour, cheminement de nuit », « mais jamais celles – gestionnaires de voix biodégradables, gardes-chiourmes de l’inachèvement, des clivages, des bouclages, des sens morts, du fétichisme de l’improbable – qui marquent leur territoire, mais n’y jouent pas leur survie, ne font jubiler que les revenants, n’outrepassent que leurs deuils et ruines ; alors tenons-nous prêts à déplacer les lignes et dévoiler l’imposture, conjurer l’accident, ligoter  l’impensé venant troubler le secret qui n’appartient qu’au Réel, à ses spectres, à ses ancrages et arrondis, ses parcelles et faisceaux, remembrements et maquillages, figures et désirs, pouvoirs à tout moment prêtés à qui nous en sépare. »

Et comme pour l’ouroboros, le sage serpent en qui s’incarne le temps cyclique et l’éternel retour, il fallait que la fin rejoigne le commencement, et qu’on reparle de ce qu’est (pourrait ou devrait être ?) mon écriture.

« Monde éclaté, langue qui lui ressemble, posée en creux.
Nous qui la jouions, en sa ténacité même, scansion qui toujours se refuse, se perd en s’assumant pour produire, pas pour refaire. Langage qui parle aux lisières, mais ne s’écrit que dans le bris de leurs contours. Alors seulement. Car sa trace toujours percute la lame d’un couteau avant qu’on ait fini de le séduire…
Si “toute écriture est de la cochonnerie”, c’est tout de même elle qui nous inscrit, de gré ou de force, en l’heure cabrée des concordances…
L’écrit ne dit pas ce qui est, mais ne cesse de dire qui il est : langage premier, désir sans clôture, menace inhabitée, mais excessivement présente. L’écriture rien n’impose, mais sait à tout s’opposer – car ce dont elle parle (“à la manière des nervures sur le sable”) se peut toujours effacer. Mais de là où elle résonne, offerte, indéfinie, là même où nous recommençons en elle, ne nous parvient que l’écho de cet échec à la mesure de la tentation de mieux écouter son secret qui n’est, lui, jamais là…
Car, inséparables de son intimité, de sa possibilité même, il ne nous appartient de l’accomplir que dans le mouvement d’affirmation qu’elle même s’impose en vue de pouvoir souverainement disparaître. Et ce n’est pas commodité de langage que d’appeler “silence” l’apaisement où elle s’efface…
Apaisement qui nous saisit, disait Blanchot, “comme la profondeur et aussi l’absence de profondeur, qui échappe à tout système de valeurs, étant en deçà de ce qui vaut et récusant par avance toute affirmation qui voudrait s’emparer d’elle pour la valoriser”, imprévisible tain, à peine traversé en lieu et place des blancs et failles, clôture rassemblant, par-delà le dit, ce qui jamais n’avoue…
Le reconnaître, lui, l’impossible, le sans cesse réalisé, c’est déjà s’ouvrir à la haute menace d’un langage qui ment encore, mais ne trompe déjà plus…
Ce que l’on y rencontre après, c’est le “sans nom” dont rien ne saurait nous détourner, mais que, d’un commun accord avec l’Autre, nous retranchons de tout éclat. Que nous n’approchons que pour lui manquer. Pour nous perdre avec lui dans un vouloir qui n’est pas du Même, alors que, tissée des mots d’autrui, celle que nous rejoindrons n’en est pas moins faite des nôtres : seule vengeance, peut-être, dans un monde où le sacrifice, rendu impossible, changea de nom, de vérité et de visage. » 

« Les usines à gaz de la parole tournent à plein régime. Alors que les autres ferment, sont vendues, délocalisées, abandonnées, oubliées, se font friches, herbes folles, verre cassé, fonte rouillée, elles, au contraire, prospèrent, produisent, reprisent, recyclent, tout et n’importe quoi, comme ça vient, comme ça peut. (quoi de plus normal, me direz-vous, “par temps de détresse” ? De grâce, ne mêlons pas l’immense Hölderlin à ces fumées, vous répondrai-je, ce n’est VRAIMENT pas de la même détresse qu’il s’agit…)
Les usines à gaz de la parole prolifèrent, étendent leur domaine, travaillent au corps l’époque, font et défont l’air des temps qu’elles polluent. Elles ne sont guère haïssables (pour haïr, il faut de la chair, de la substance, et il n’y en a pas, ou si peu…), pas même méprisables (on ne méprise pas le rien, on l’ignore) – juste pitoyables. La pitié étant, de tous sentiments, peut-être le plus horrible, dégradant qu’il est tant pour qui en est l’objet que pour qui l’éprouve (rien à voir avec la compassion, qui est, elle, tout autre chose !), cela explique sans doute pourquoi je me tiens toujours plus loin –non pas (pas du tout, même !) de ce qui se fait de mieux aujourd’hui en littérature (toutes tendances confondues dès lors qu’il y véritable travail sur la langue, la renouvelant, la malaxant, la cajolant, l’éprouvant, mais veillant à ce qu’elle consente, en l’y aidant un peu s’il le fallait, à rester “maîtrisée, tenue et jouissant d’être tenue”, pour reprendre la superbe formule de Michon), comme on s’est parfois évertué à vous le faire croire – mais bel et bien de pans entiers (oh ça oui !) de ce que j’appelle depuis toujours (et c’est loin d’être un éloge – je signe et j’assume !) “l’extrême contemporain”, degré zéro du plaisir de texte. « 

« Je sais que je m’éprouverai un jour l’embaumeur que tout écrivant finit par être, lui “qui comprend le jeu mieux que le joueur parce que, étant en dehors, il n’est pas distrait par l’effort qu’est obligé de fournir celui qui y participe”, mais qui, au bout du compte, ne heurte rien qui ne soit aplomb hostile, pesanteur affermie, halo décrié de la parole », car « vouloir l’écrit à la fois sans fard et sans fond relève de l’impossible ou de l’imposture. » 

« Si l’on croit (et c’est encore mon cas) que “l’œuvre […] isolément a un sens indépendant du désir de prodige qui lui est commun avec toutes les autres. Mais nous pouvons dire, à l’avance, qu’une œuvre […] où ce désir n’est pas sensible ou est faible et joue à peine, est une œuvre médiocre.” (Bataille), ce qu’il nous faut en dire s’impose comme la plus abrupte des évidences. Que nous le fassions pour conjecturer, ajourner, suborner, déchiffrer, bannir ou aguicher, que nous l’exhortions ou la bravions, que nous nous en dessaisissions, que nous la démentions, que nous l’éclipsions, gommions, que nous nous en préservions même, rien n’y fait, elle reste ce que plus rien ne viendra désormais amoindrir ou interrompre, conglomérat de bribes et miettes faisant tout bien plus que LE tout (tant “la totalité est mensonge”, comme nous l’assenait superbement Adorno), saillant soustrait aux captures, ombrage manqué, gîte engourdi, butin furtif achoppant sur ses prodiges, inapprivoisable à toute reddition, à toute limite, à tout sommet, à toute substance, ou territoire. »

« Ô les soirs boiteux, les décrets équivoques dérobant aux lieux sans maître leurs lois et tâches, aux traques foulées et outrages, au secret exténué, mais seul ratifié, les trajets remis, l’intermittente balafre, le jaloux gardiennage de la parole…
Tel tu t’éprouves, insoumis aux diktats comme aux mots d’ordre, libre de la distance en ce qu’elle pose et noue, de cette mémoire morbide qu’ils nomment mensonge, des berceaux, des butins, des brassées, de l’invention déjà ballante et tordue, de l’avéré et du mesurable, du frôlement agile qui s’oublie, des cicatrices à hauteur des affronts, des nasses, des deuils qui s’obstinent, se rétractent, viennent choyer abois et roueries, là où plus rien n’est à réinventer et tout à redire, où regard encensé et objet aboli se dévorent, où te retrouvent ces vagabonds laconiques qui, ayant pleinement su devenir ce qu’ils furent, poser une fois pour toutes ce qui n’est pas négociable, n’auront pas, eux, gâché leurs vies…
Toi si, peut-être, mais que t’importe ?
“Les vendeurs ne sont pas à bout de solde ! Les voyageurs n’ont pas à rendre leur commission de sitôt !” » 

En écrivant, « l’on ne garde que la clé des lieux où l’on fut accueilli, des foyers qui à tout survécurent, des instants qui récusèrent la loi de l’Autre, les entre-soi difformes et les verrous narquois, les orbites vides assujetties aux délivrances rabâchées, sans après ni déploiement, ni légitime instance autre que cette nuit clandestine, creusée à même le rebord qui les nie et dévalue » – «  l’on se désencombre des morts qu’on s’inflige pour que nul autre n’y entre blessé ou amoindri, du souvenir des heures écorchées, de la lenteur qui les annonce, des somnambules qui ne les voyaient et entendaient qu’à leur manière, de ses poursuivants à qui il sera peu pardonné, des jeux de l’oubli à qui seuls nos mots servaient de peau seconde, de ce qui n’en finit pas de durer sans qu’on ait à en cueillir les restes » – « l’on enfouit ce dont on hérite sans avoir le courage d’en décliner l’offre, l’on se remet à l’opacité du futur, aux pillards, aux soudards, aux arpenteurs, aux réseaux de rumeurs et à la peur des traces, à ce qui n’appartient ni au lieu ni au temps, n’a pas stature d’artefact, n’est qu’emboîtement de secrets, attrait du seuil qu’on ne franchira pas, inventaire tronqué, tri, transaction, fracas alerte, retournement mué en vestige, débris à portée de vue, règle sans jeux, dépositaire de l’épars et du multiple, du fétiche en lui-même intervalle, ruban, rempart, lacune affirmée au grand jour, baguette de sourcier par où le lecteur advient et se situe. »

En écrivant, « nous suspendons le fil du temps et du hasard, domptons l’inéluctable, dénions au lieu ses tamisages, au secret ses abnégations, à la roue ce qui la bredouille et la restitue, la mesure et l’absorbe, déracinons le désir tapi dans son obscurité et ses grésillements, ses étourdissements et dérapages, anticipons l’innombrable, persévérons dans la succession et l’oscillation malignes, débarrassons le devenir du rare, du décalé, de l’impur contigu aux délivrances qui méconnaissent et rompent le pacte où tout est jouet et non pas jeu, châtiment de toujours se tenant là où c’est nous qui l’avons sommé d’être. » – « nous n’éparpillons ni n’écartons, ni ne bornons, ne faisons nôtre que le texte perdu qui ne témoigne pas du Réel et n’y renvoie pas davantage, bâti dans ce qui prolonge, ternit, égare, heurte et réfute, modèle et altère, tire la leçon de nos maux, mord sur ce présent qui n’est que de l’actuel, malédiction forçant l’assentiment, pauvre arsenal de tris, de fables, de scories, de percepts, de dépouilles, de parcours, de métissages, de soupçons, de fins et démesures du mot “dernier” qui n’élude pas plus qu’il n’éteint la chose qu’il est supposé faire vivre, mais la déplace, la ramifie, la tord, se fait menace, tour de passe-passe, entêtement, pari sur ce qu’il y a de soi dans l’autre – nous ne faisons pas recette, ne jouons pas le jeu, n’avons de cesse que de briser affinités et hiérarchies, amalgames et partages, endiguer l’érosion clandestine, susciter de nouvelles propagations, de nouvelles jacqueries, dérober à l’oubli l’indifférence à être, prédire le retournement, ouvrir la voie au caché, régurgiter les litanies des manants se mesurant au “qui perd gagne.” » 

Écrire aujourd’hui, c’est « révoquer du lointain les tueurs malhabiles, enserrés dans leurs éparpillements  : lambeaux, surplombs, haillons de l’heure qu’aucune duplicité n’assume, ne dévalue, ne prédestine, ne réduit, ne guide, ne garde ni n’apaise, nuits sans mors, entamées à la fortune des jeteuses de braise, nuits lavées puis démâtées, livrées au séjour idolâtre, aux replis gorgés d’éclats fauves où se parent d’oubli et de frôlements les dons de l’énigme », c’est « trouver une issue autre que ce jeu de cache-cache, ces langues de notaire, la lettre obèse qui se meut sans se mouvoir – rétablir les cartographies du désir – se défaire de la nuit – celer l’infrangible – dire le faux que toujours vient duper la parole contrariée, le brûlot qui vend la mèche, faire place nette au bref, au tremblé, au dérobé, à l’usurpation du disponible, à l’illusion ôtée de l’aumône, qui s’abrite sans se définir, se soustrait au cru et au flagrant, à la décharge d’un coup rompue, immergée dans le visible sans en faire partie, à l’intarissable dont elle n’est ni rumeur, ni protégée, ni gardienne. »

Écrire aujourd’hui c’est – du moins pour moi – « s’en tenir au dur refus du narratif, à celui de fonder, prédire ou rebâtir, des hantises du “dernier mot”, d’une ligne de fuite qui ne serait qu’astreinte, expropriation, lézarde, infâme overdose de réel, paroi affranchie du souci, résidu qui vacille, s’obstine, bifurque, trame mal logée dans les brisures et colères des temps… »

Écrire aujourd’hui, c’est « proposer une compensation, une résonance, un détour d’illusion, rendant (enfin !) sénile toute réponse », c’est tendre vers une « écriture comme aléa, lisse de tracés, mais pas de traces, “claire offrande”, piège de nulle part, déchirant forces et rapports, s’en délivrant sur autrui, infectant, de par liens et lieux, l’insurmontable lacune qui l’y dérobe en le forçant à lui obéir, à elle, la décalée, la désagrégée, la dernière abolie. »

Écrire aujourd’hui, c’est se souvenir « qu’on a tout essayé, tout tissé, tout rayé, tout épaissi, tout affûté, tout étiré, qu’on a cru que tout nous appartenait, de l’ordre à la promesse, du pavot qui rôde au galop des anges, du miel docile aux scrupules des ombres, des chaux ensommeillées au rauque acharnement des formes. »

Écrire aujourd’hui, c’est s’en remettre à « celle que rien ne comble, mais que le Rien vient combler, le poème comme savoir, ressuscitant selon l’âprement belle formule d’Agamben, “ce qui n’a pas été”, pur refus de l’impasse au fond de laquelle, parfois, la langue nous suspend et nous accule.  »

Écrire aujourd’hui, c’est parvenir à « ne s’aboucher qu’au Tout, jamais à ses ébats », récuser la « naïve vanité que de croire que les choses existent mieux quand on les met en mots », comprendre que « les deux seules vraies questions sont “qu’est-ce que la vérité ?” et “qui vive ?” ; les autres en découlent ou sont poussière, foutaise ou redondance », savoir « qu’on ne se quitte jamais, et surtout pas quand on écrit. »

Écrire aujourd’hui, « c’est prendre ses distances avec ce qui abaisse et cloître, plie et enserre, mutiler l’illusion du hasard, abolir le chiffre qui fait défaut, rabattre l’écart sans issues autres que la trahison et l’oubli en avènement du Tout-Autre, non pas en profit du Même – car tel est le lot de qui écrit sans se retourner sur Eurydice, tel est le lieu que rien n’enrobe, ne voile, n’ensevelit, morcelé, tailladé, béant, broyé, détour à ses mesures, la protégeant du dispersé, de l’intangible, des mises en murmure, des docilités de l’appel à porter au crédit de cette parole allant “de seuil en seuil”, sapée sans trêve, murant jusqu’aux rognures, déjouant ce qui ne s’en ira plus, les courbes premières, les effigies ternies, les feuilles dans le lointain, l’ombreuse brièveté des signes. »

Écrire aujourd’hui, c’est peut-être comprendre que « l’obscur n’est pas du clair l’envers, que sa furie ne vaut que s’il fait différent à peine, impudemment contigu, celui qu’on ne peut, ni arracher à soi, ni altérer par le regard, sosie d’un parcours qui n’a guère de “sens”, mais qui redoublé en acquiert souverainement un : demi-tour d’Orphée, l’assiégeant en son secret, le dépouillant des traces avec lesquelles il n’y a ni paix, ni trêve envisageable. »

Écrire aujourd’hui, c’est s’affranchir du « lest affecté, quoi qu’on en ait, d’une ambiguïté constitutive, puisqu’il peut (veut ?) parfois (souvent ?) signifier la tentative d’abolir “la différence insurmontable entre ce que le langage dit et le dire même du langage”, effort nullement dérisoire, louable même, mais levant irrémédiablement celui qui l’entend ainsi à l’impossible, Sisyphe heureux ou malheureux selon, mais Sisyphe quand même dès lors qu’il se refuse à admettre la contradiction comme substance même du faire poétique, la métaphore et l’oxymore comme ses gardiens – autant vrais qu’implacables. »

Je me demande parfois qui se souvient encore que la baleine blanche court toujours. C’est alors que l’envie me prend – tout en sachant que je n’oserai jamais passer à l’acte – de poser trois questions aux écrivains que j’admire : « Où est la clé ? », « Qui, de la littérature et de la vie, pèse davantage ? », « Pourquoi écrit-on ? » – tout en sachant qu’à la première personne ne répondra.
L’ambiguïté constitutive de la deuxième fait que j’y ai donné, comme tant d’autres, des réponses des plus contradictoires. En écho à Holan qui postulait que « la vie est toujours vraie lorsque se contredit la poésie… ou la musique… ou la haine… », j’écrivais : « Si demain n’est qu’un aujourd’hui pas encore accompli, “notre héritage n’est précédé d’aucun testament”, disait Char, qui en connaissait un bout là-dessus. Et si tu l’as toujours choisie, la vie, c’est que les trois autres finissent presque toujours de se contredire – car, à tant vouloir apprivoiser l’impossible partage (l’Un par et dans l’Autre), frustrer la dérive, ou s’en incarner, faire leur le vacillement de la norme, rêver d’un échange fait incarnation, d’une vigilance due, mais jamais payée, d’un assujettissement qui rende caduque toute pénitence, elles se sont plus qu’à leur tour privées d’attaches et territoires, de ce qui pèse et demeure, du jour démesuré qui est violence et non lacune, roue fictive, artefact dérisoire, perfide vieillerie. » C’est bien pourquoi tant et tant (dont l’adolescent de Charleville) se sont voulus anges, et diables, et plein d’autres choses encore, TOUT pour ne plus être à peine « celui qui écrit » – parce que (qui sait ?) en inversant les termes de la superbe et à juste titre célèbre phrase proustienne, peut-être finirait-on un jour par comprendre que « la vraie littérature, c’est la vie ». D’un autre côté, dans l’un de mes fréquents dialogues imaginaires avec Pablo De Santis, j’affirmais que « L’illusion de la totalité, même au prix d’une totalité faite illusion, c’est la fiction qui la réalise et la parfait ; c’est en ce sens qu’elle incarne, ET l’une, ET l’autre – alors que nos pauvres vies ne sont, hélas, ni l’une, ni l’autre » (et – valant également comme première réponse à l’interrogation sur l’écriture, le « On écrit parce que la vie ne suffit pas. » de Pessoa – quoi de plus merveilleusement simple que cela ?).

Alors, au bout du compte, pourquoi écrire, « pourquoi encore et encore s’escrimer à capturer ces taches de vide – ces temps verdâtres – le déclin des chemins – l’envasement sans mémoire – la hâte et l’écho – l’œil creusant des ouvertures dans les haies, qui effleure sans refaire, frôlant l’instant plutôt que de le vivre – le centre banni, le bond dégainé, la roue et la flèche, les copies perverties – l’horizon de tous côtés, crevant la croûte docile de l’ordre – la science d’effeuiller sous toutes les coutures ce monde à qui tu n’arrives pas à consentir, à t’en servir autrement que pour la louange et le mépris – l’océan fourbi, ou trop lointain, ou dérobé à tes regards – les villes soudaines, poreuses, immolées à tu ne sais quel devenir – ou le reflux des voix dans le bruissements des signes ? Parce qu’il le faut, parce que c’est ton seul espoir, quel qu’en soit le prix à payer (élevé à coup sûr, car, comme le disait Borges – ou à peu près – “on n’occupe pas impunément une loge d’avant-garde aux confins de l’énigme”.) »
Et c’est Blanchot qui, mieux que personne, m’aida à accepter ce problème comme étant indécidable : « Parler quand le monde périt ne peut éveiller en celui qui le parle que le soupçon de sa frivolité, le désir, du moins, de se rapprocher par ses paroles de la gravité du moment en prononçant des mots utiles, vrais et simples. Tu es perdu signifie : “Tu parles sans nécessité, pour te soustraire à la nécessité ; parole vaine, infatuée et coupable ; parole de luxe et d’indigence.” “Je dois donc cesser !” “Non, si tu cesses, tu es perdu.” »

Puisqu’on m’éprouve inclassable, singulier, impertinent à souhait (« Je n’écris pas pour connaître ma vérité, car il n’y a rien que je sache plus et mieux. J’écris pour “noyer le poisson”, enlever aux autre l’illusion qu’ils pourraient pour de vrai l’appréhender, même avec mon aide. » – rires), hors courants, écoles, mouvements, coteries, rayonnages, affectations, hors marges même (car pas d’espace cadastré, et encore moins de centre), soit le type même que l’époque abhorre – ne t’étonne pas que je te dise, au bout de ce dense et sinueux périple que fut note entretien, qu’à heure où celui-ci s’achève, je n’ai ni désirs ni projets liée à la diffusion de mes écrits autrement que par le truchement du blog, ce qui veut dire que, fort lucidement, je renonce à tout travail sérieux, conscient, organisé et réfléchi que ce soit auprès des éditeurs ou des revues en vue d’une possible publication, m’en remettant désormais entièrement au hasard, aux rencontres et aux possibles « passeurs » au sens non pas « ancien » (« ça n’existe plus », m’ont dit certains, fort perfidement, d’ailleurs – rires), mais éternel du terme.
Quant à ceux qui perçoivent mes écrits comme étant désespérément, affreusement « lyriques » (ce à quoi je réponds invariablement par un haussement d’épaules et un bon éclat de rire), je les renvoie au magnifique texte dû à quelqu’un que personne n’a jamais osé accusé du même méfait et qui, au crépuscule de sa vie, écrivait : « Un homme fait le projet de dessiner le Monde. Les années passent : il peuple une surface d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d’îles, de poissons, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux, de gens. Peu avant sa mort, il s’aperçoit que ce patient labyrinthe de formes n’est rien d’autre que son portrait. » (Borges)
Pour conclure (cette fois-ci pour de vrai), je te remercie infiniment de m’avoir offert, par le truchement de cette résidence, et entre pas mal d’autres choses, la chance de mieux comprendre l’être humain et l’écrivant que je suis et de finir par admettre, cette fois-ci définitivement, qu’il y a déjà derrière – bien que ce mot me fasse toujours autant sourire, et peur – quelque chose qui pourrait s’appeler « œuvre ».
La résidence nous offrit de beaux et forts moments, qui resteront longtemps dans nos mémoires, puis rejoindront, comme il se doit l’oubli, l’inexorable oubli.
Un jour, peut-être lointain, ils reviendront, ces moments, je le sais, meilleurs encore, « because only in time you’ll find the best way to remember », l’une des dernières phrases d’un vieux film américain que j’aime beaucoup, et il y a de quoi…

Walter Leistikow – Waldsee im Winter (1892).

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