« L’Autre » est une autre figure récurrente et, me semble-t-il, assez diverse. Il peut désigner symboliquement autrui, ou l’altérité. Mais il paraît ailleurs être plus incarné et renvoyer notamment à quelqu’un de plus précis, de plus inquiétant aussi, je dirais presque diabolique. Dans certains cas, la notion de différence semble en outre s’effacer au profit d’un parallèle qui convoque plutôt l’image d’un jumeau, d’un double maléfique. Pourrais-tu m’en dire un peu plus sur cet « Autre » qui hante ton écriture ? Qui dissimule-t-il ? Quelles notions, quels éléments réunit-il ?

Ah, sur cet Autre – quel qu’il soit, ou ses avatars – lui que somptueusement évoquait André Hardellet dans Les Chasseurs (« Chacun d’entre nous l’a rencontré, une fois au moins. Nous l’avons suivi, tant bien que mal à travers un dédale nocturne où c’était un jeu pour lui de nous égarer – mais qui sait s’il ne nous imposait pas une épreuve ? Une nuit, un jour, minuit éclatant midi, comme récompense ou par lassitude, il nous laissera l’accompagner jusqu’au bout. »), il y a tant à dire qu’il me faut, pour fixer – autant que faire se peut (rires) – les idées, commencer par parler de choses n’ayant en apparence rien à y voir, alors qu’à bien y réfléchir (et ce sur quoi porte la question posée nous y invite), c’est même tout le contraire !
Marxiste je le suis, depuis toujours et convaincu, mais tout entier du côté du matérialisme historique, alors que de son pendant dialectique ce n’est que ce dernier terme que je retiens et dont je me sers, tant les représentations, les volontés, les incises et les illusions du monde (les deux premiers termes empruntés à ce bon vieux Schopenhauer) ne m’atteignent, ne m’éclairent, ne me blessent et ne m’exaltent, en un mot n’existent qu’en tant qu’elles se muent en quelque chose à même d’être « récupéré » après la périlleuse traversée du tamis qu’est ma sensibilité et ma conscience, s’accordant à ce que je suis, peux et dois, à ce que je désire et rejette – sans qu’un seul instant je puisse accepter que l’on désigne la vision affirmée dans ce qui précède par le terme « idéalisme », tant celui-ci renvoie à des croyances, postulats et formes de transcendance qui ne sont, depuis fort longtemps, plus du tout miens.
Non, c’est de tout à fait autre chose qu’il s’agit, très précisément d’une autre forme d’appropriation, insertion et digestion du Réel, les termes en opposition n’étant nullement « matérialisme » et « idéalisme », mais « objectivité » et « subjectivité », mon commerce avec ce qui m’entoure passant, de décisive et incontournable manière, par la seconde (ce qui me fait irrésistiblement penser à Ponge, immense poète qui, dès le titre du premier recueil de lui que j’ai lu, suscita en moi, tout à la fois, un rejet serti de remords et une admiration contredisant celui-ci – j’ai nommé, bien sûr, Le Parti pris des choses – car, vois-tu, si les choses, à mon sens, n’ont ni ne peuvent pas avoir de parti pris – sauf métaphoriquement, et ça ne lui aurait certainement pas plu – moi j’en ai, et les assume partout et toujours avec une vigueur qui m’a d’emblée valu quelques solides inimitiés, pour nous en tenir aux plus doux des euphémismes – rires)

Cette parenthèse refermée, je ne dirai jamais assez à quel point l’Autre et l’écriture sont, du moins pour moi, indissolublement liés :

« L’écriture qu’il t’arrive de faire tienne, c’est celle à jamais perdue dans le baume et l’étonnement, le pur regard irréductible à qui te défie et te limite, où tout se perd et s’entremêle, se brouille et se résorbe, la dispersion et l’issue, le partage et la rapine, la forme qui s’ébauche, portant sans qu’elle-même le sache le grain, le hasard et la parure, le miroitement sans repères, le présage moquant la règle, la ville muette, l’espace décharné du dire, sans hiérarchies ni sommations, sans chahuts ni préséances, sans traques ni vestiges, le regard baissé hors de soi, la visée assurée, cernée par les teintes fauves, le flou des décors, le refus de l’infime, les défroques du passage. C’est celle qui ne demande pas son chemin, ne s’ébat pas dans l’ombre de la permanence, mais ne perçoit pas non plus ce qui en elle continue comme résignation, humiliation, malédiction. C’est celle qui vient buter sur nous, portée par le défricheur de solitudes, qui arpente et disperse, mesure et oriente, affronte à découvert le retard de l’appel, le létal, le latent, les feintes du funambule, le théâtre des marges, l’attente accroupie, le bivouac dévasté. C’est celle qui sait lâcher prise, resserrer le cadre, briser l’indistinct, étreindre l’embûche, restituer ce qui, encore devant nous, se récuse à l’abolition de l’Autre, mais assume l’impossibilité à montrer, la survie réduite en icône, la venue des rides (lieux désertés, pitons morbides), ce qui, au fait de tous secrets, se dérobe, digère et blanchit, ferme l’horizon vétuste, la faim vierge de présences, l’ailleurs qui dessèche, la voix désaffectée, la sentinelle mise à l’écart, le parasite fait d’entames et d’oublis, la mise à distance, fauteuse de frontières entre deux effacements, qui va, vient, rebondit et retrouve sa place parmi les vertiges du fragment qui te referme et t’abolit comme s’il n’y avait plus rien à écrire, ni la métaphore se dérobant devant sa vérité, ni l’origine nomade dilapidée dans la durée des graines. »
(Fin d’étape)

C’est Sergio Pitol qui disait qu’écrire, « c’est se faire passer pour un autre », en quelque sorte « se diriger vers ce lieu que l’on pressent éperdument, mais sur lequel l’on ne sait qu’énoncer des hypothèses, là où tout se dérobe et se rétracte, fait du coup basculer les tueries, les greffes, les cicatrices, les impasses et les revirements, ce qui se laisse entendre, les simulacres que l’on se doit de rejouer, les choses sues avant qu’elles ne surviennent, avec, en arrière-plan, glissant entre les mailles, l’aveu qui du réel sauverait ce qui nous entame – la mort buissonnière, incorruptible »(1) , la nôtre tout autant que celle d’autrui, se décelant et débusquant sous d’autres plis que le déloyal héritage de l’Être.

La première tentative de le « définir », cet Autre, s’avéra si difficile qu’il me fallut, pour avoir ne serait-ce qu’une petite chance d’y arriver, passer par les mathématiques : en effet, de même que tout nombre divisible par un autre que lui-même n’est pas premier, l’Autre représenterait l’ensemble des humains qui, « littéralement et dans tous les sens » – donc à la fois symboliquement et concrètement – ne sont pas moi et ne sont pas de mon monde, bien qu’ils puissent y accéder, via invitation ou effraction, presque aussi souvent qu’ils le désirent.
Comme, avec cette définition, l’Autre peut être tout et son contraire, qu’il se montre « maléfique » (pour reprendre ton terme) n’est nullement impossible, bien que cela ne me semble pas être sa marque de fabrique. Comment nous percevons-nous, alors, l’un comme l’autre, suivant les incarnations, les heures et les circonstances, dans la vie comme dans l’écriture ?

De prime abord bienveillants, car « comment oublier cette part de toi qui n’appartient qu’à autrui ? »(2)

« Je sais, grâce à toi, qu’on ne revient sur ses pas qu’en baissant la voix, en ramassant les contre-jours, les passages minés, les pentes dévalées à reculons, en veillant ce que l’Autre, rien qu’en étant, donne à voir, tend et délie, martèle et cisèle. »
(L’Impossible)

« Écrire c’est allouer un temps différent à chaque parcours, suspendre le trait, dévier l’apprêt, déminer l’arrière-plan, labourer la rature, amoindrir la parole qui entremêle puis restitue, contrefaire le noyau qui adoucirait les mots mutinés, dépouillerait de visée toute exhortation, toute vaine collecte, parachèverait leur mésalliance, tailladerait le regard qui jauge et que l’Autre cloue à son être. »
(Rebâtir ?)

« Que sera la réponse qui mûrira la question, exaucera nos sanctuaires, nos dais et nos jauges, viendra heurter la trace piégée en ses excès et pudeurs, ses décrues souillées, ses pactes rendus en métastases, fera revivre à cette durée qui suspend et dénie l’œillade pérégrine, le passant enjôleur, les cieux rasants, les distances interlopes ?
Rien que l’on puisse deviner, sinon qu’elle ne sera ni l’âtre qui nous répugne, ni la nuit qui convie au poison, mais peut-être ces pages entrevues, scellées, inébranlables, ratures de soi aux soins de l’Autre. »
(Droit d’inventaire)

« Glissade soudaine dans la durée d’autrui, dans cet ordre des temps procédant de la même ontologie que le cheval à bascule qui, comme eux, te servit de madeleine, fugueur que rien ne sut user, pas même la survie brûlée à l’aspic que tu fis tienne, toujours mitoyenne, jamais la même. »
(De l’autre côté du miroir VII)

« Voir, c’est dévorer, jouer avec le feu qui tranche, enchaîne, défait la syntaxe des temps, bâtit le théâtre des détails têtus et des mauvais augures : heurt d’outils, de legs, de contrebandes, silence indu des choses, survie à soi-même, mesure de cet Autre fatigué de tant savoir et ne rien détourner, absence qui t’appelle, te soutient, tourne autour de tes seules retraites, ne t’engloutit qu’à son insu, efface tes futures dettes. »
(De l’obscène)

« Tu es temps semé, temps repu, comme lui sorti des gonds, fait Autre, jaloux gardien des caches, des naufrages, de l’ironique dislocation, du gâchis perspicace qui ploie ce qu’il arpente, ne desserre les murs que pour y lover le toujours, en prolonger la traversée, la faire enfin sienne.
Tu es trace de l’appel, bornage que requièrent ces fables que Réel dresse et rejoue, de lieu en lieu, de manque en manque, au creux des rives ébouriffées, des combles offerts aux témoins du consentement, aux bâtisseurs de servitudes…
Tu es sol ébouriffé, souffle qu’on cisaille, crispation d’un espace qui n’est ni quête ni vouloir, mais vœu d’autrement les habiter, sang recourbé en mots, essaim retors qu’engendre et triture l’enlumineur amnésique. »
(En relisant François)

Ou alors menaçants, comme tendus vers la « ligne perçant l’ici de tes prodiges, t’apprenant à te taire et à baisser les yeux, faire valoir au-devant de toi les jeux bannis, le terme résilié et la charnière repue, la faille des mises étourdies, l’assignation au garrot faisant croire à autrui que tout finit par arriver, l’obstinée levée d’écrou, le cul-de-sac où l’on se rate, l’image de proue se dressant contre lui, contre cette mort que le visible seul travaille, rebroussant chemin vers le littoral de nous-mêmes, nous aidant à passer enfin outre. »(3) Je veux bien que l’on me traite de méfiant, mais je maintiens ce que je disais de la fameuse phrase de Celan (c’est dans « Éloge du lointain ») : « Je suis toi, quand je suis moi », à savoir qu’il s’agit d’une « déclaration à ne pas faire sans prévoir de solides garde-fous (car si “je est un autre”, ce n’est sûrement pas “l’autre”), énoncé à ne surtout pas mettre entre des mains indues : Celan en prit le risque, et le paya fort cher, tout comme Nerval. N’imaginons surtout pas qu’il en irait autrement pour nous autres », avec néanmoins pour l’horizon l’espoir que les deux en arriveront à « haïr la haine de l’Autre – ce feu pervers qui brûle avant tout celui qui l’allume. »(4)

« En écrivant, l’on ne garde que la clé des lieux où l’on fut accueilli, des foyers qui à tout survécurent, des instants qui récusèrent la loi de l’Autre, les entre-soi difformes et les verrous narquois, les orbites vides assujetties aux délivrances rabâchées, sans après ni déploiement, ni légitime instance autre que cette nuit clandestine, creusée à même le rebord qui les nie et dévalue. »
(En écrivant XII)

« L’insomnie tourne. La rétine coupe la décharge, s’achève dedans l’acide. L’embuscade d’enjeux ne se presse plus aux vitres. La maladresse sans traits bifurque aux revers du soir. Sous le double éclairage, les parodies rutilent, le venin étend son emprise, tout est prêt pour l’Autre.
Loin des gestes qui, de partout, investissent tes villes, le mal gravir, en ces proximités du vent rare, à qui le silence, même acéré, ne fait rien. »
(« On ne part pas »)

« La nuit rampe, va à reculons vers son tourment, cuve ta déroute dans ces bouges où tout est harnais et délivrance – alors qu’approchent les fils de la Louve, semant les mêmes traîtrises, les mêmes ruses recouvrant l’herbe stérile, le même pas tenu et gagné, mais par l’Autre. »
(Dialogue avec l’erreur)

« Qu’approche le bras armé de ce couteau qui parle toutes les langues, sollicite dans le désordre du regard le fétiche clairsemé, délavé, mais partagé, ni repère ni transition, ni décor ni attitude, le rare promeneur feignant de t’ignorer, ouvert au bon vouloir des choses, à la parole guettée, inachevée, déficitaire, en vain parcourue, ou rassemblée en un seul point, refusant l’acte d’allégeance, l’exhibition du caché, la rhétorique pour dire l’Autre, le récit des deuils, des complots, des acolytes et des postures, des simulations qui les creusent, là où l’on entre accueilli par qui ignore toute réconciliation avec les temps graves, rompt les faisceaux relayant vœux et lieux, précède la foule idolâtre qui heurte et mobilise, exhibe et exécute. »
(Clair-obscur)

« Chuchotement du rebouteux, lui qui sourd, hérisse et pue, ressasse, défèque et s’aplatit, te réduisant à cette pâleur d’exode, aux cales de la traite, à l’abrupt de l’Autre…
Ô trimardes ô limes, ivres du jour rayé comme du jour advenu, clos des montées, eaux apprises lentement, grands angles, fracas, bric-à-brac, défilé de bonimenteurs, de maquerelles faisant tinter leur quincaillerie comme pour appâter l’heure creuse, la cicatrice qui s’attarde, veillant le bouge où règnent les ogres, où s’abritent leurs joies confuses, leurs mélancolies saccadées. »
(Paris-Normandie)

« Ô plaies du regard au midi sevré d’ombres, nouant leurs présages à tes convoitises, aux désirs qui tracent, aux sexes qui s’oublient – ô  départs sans partage, qui sèment les caps, apostrophent l’étendue, te réconcilient avec l’indue fuite des temps – ô surenchère des serments qui s’imbriquent, se font écho, viennent restituer la royauté sans mitoyennetés, qui, balbutiant, dispersant, déchire d’un trait tes règles opiniâtres – ô paresse embellie par la distance, qui ne s’affronte qu’à soi, remonte de l’amont l’éveil jalousé, les hasards de l’Un jouisseur, les échappées que toi seul profanes et dépossèdes – ô les vergers en contre-bas des nuits, l’arrière-salle où se tient la sorcière qui te chavire, invente tes multitudes, empoigne l’outil qui fera périr qui viendrait te changer, t’amoindrir, te soumettre à l’ordre de l’Autre. »
(Toi la rauque)

« Ô temps fléchés, temps hors-temps, écartés, inachevés, sans cesse voués aux métamorphoses, théâtres de la mémoire où l’on se plonge de tous côtés, suspendus au rivage qui envahit les choses, les creuse, les modèle, les livre à ton obscur dessein fait immanence, souveraine lenteur, rumeur, menace, perte que révèle la parole enfouie, non gravée dans le sens, la réconciliation qui t’accroît, le sablier que le vouloir de l’Autre seul ramasse. »
(Dialogues II)

Certainement obscurs :

« Piétinements mats, étables borgnes, ordres murmurés, plaies de trop, gestes somnambules épuisant les yeux entravés, butin forgé d’éclipses, de multiples, de reliquats, pas qui divergent, mots vacillants sur quoi l’on bute, par quoi l’on intercède, entre deux gorgées d’aqua-tofana, comparses du faire et du revoir coulant et se perdant derrière, au midi des vœux, aux flancs de la lèpre, tout à la jouissance de n’avoir jamais été l’Autre, à la blessure de grandir, à l’obscure joie de s’en aller. »
(Ailleurs / Veillée avec le Minotaure)

« Toujours proche, jamais la même, tout comme l’apprentissage de nos lignées, les replis brandis, l’intarissable opacité d’autrui, sans soucis ni visées, ni partages ni rémanences. »
(Dialogue I)

« “Faire silence” ne veut surtout pas dire faillite dans et par le langage, écho par anticipation au “dernier mot”, mais offre charpentée à vouloir toujours faire, prétention entêtée à engendrer, forger les charges et les pourvois, scruter sa propre révocation, le coupant désaveu s’excluant de lui-même de la droiture qu’il incarne, cérémonie que l’Autre ne saurait apprivoiser, entaille marquée à son épaule, murée dans l’ombre contraire qui jamais ne sera sienne.
Tu n’en connus que la férocité, pas les scrupules, l’ombre des meutes convoquée contre soi, le galbe dur de la parole inapte à secourir la girouette honnie s’appropriant les revers, les meurtrissures, les spoliations, le souci consentant à l’obscur de l’autre, à ses pouvoirs chuchotés, à l’errance qui “jamais ne médit du Lieu” – tes infirmes, tes servantes… »
(Faire silence)

« Toi que je revis, loin des forges déchues (ô tes défroques frottées aux ruses et aux scrupules), t’en allant par des sentiers en vain renouvelés vers le surcroît qui tait ce qu’il mutile, perce sans trop soupeser l’attente à peine ébréchée, désencombrée de soi, qui consent à l’obscur de l’Autre, en palpe les glissades, les muselières, les traces de crocs, le font s’aventurer à reculons vers l’heure sordide qui, claquant, fourmillant, élargit comme à jamais ses saccades. »
(Sous tes soleils)

« Tu vis d’aubes et de couchants, tu ne sais plus rien d’autre, parfois tu voudrais revenir. Ils t’ont presque effleuré sur ce trottoir futur, t’ont regardé comme ils te regardent tous, cherchant un autre par-delà ton ombre. Tu pourrais parler, effacer le temps. Mais dans quel but ? N’as-tu déjà ce que tu voulais ? Tu es Dieu, même hébétude, mêmes brefs rachats, même désespérance de n’être que l’une de tes créatures, alors que tu te perds dans le scintillement et la ténèbre, histrion enseveli en terre non consacrée, feignant d’enfanter leurs trahisons et leurs murmures. »
(« Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps »)

Pourquoi pas caressants, car forts de la certitude qu’un jour « que nous lisions ou que nous fassions l’amour, nous devrions être capables de nous perdre dans l’autre, en qui – j’emprunte à saint Jean cette image – nous sommes transformés », selon Alberto Manguel, tant il est vrai que « rien ne vaut la rencontre » et que « tout précède son dévoilement.(5)  »

« En écrivant, nous n’éparpillons ni n’écartons, ni ne bornons, ne faisons nôtre que le texte perdu qui ne témoigne pas du Réel et n’y renvoie pas davantage, bâti dans ce qui prolonge, ternit, égare, heurte et réfute, modèle et altère, tire la leçon de nos maux, mord sur ce présent qui n’est que de l’actuel, malédiction forçant l’assentiment, pauvre arsenal de tris, de fables, de scories, de percepts, de dépouilles, de parcours, de métissages, de soupçons, de fins et démesures du mot “dernier” qui n’élude pas plus qu’il n’éteint la chose qu’il est supposé faire vivre, mais la déplace, la ramifie, la tord, se fait menace, tour de passe-passe, entêtement, pari sur ce qu’il y a de soi dans l’Autre. »
(En écrivant I)

« Seul le déni nomade demeure. Ce que tu fais, c’est toujours pour l’Autre : les marques, les incisions, les gestes. »
(Ouroboros)

« Présage de toujours connu, exaction première, mise en scène des dépouilles, beau piège adossé au cortège de fossés, grimace d’illusionniste rompue aux méandres, refus à la fois de partager et de prendre ses distances, feinte qui te défigure, “flèche qui invente la cible” à force de t’aveugler, qui te noue au multiple, te cerne sans te concerner, efface les dés chiffrés, mais entrevus, t’abandonne à la visitation, non pas de l’Autre, mais du “tout autre”. »
(Dialogues épars 5)

« Que faire, sinon attendre que l’enfance à nouveau t’enlace, te pille, t’épure, puis côtoyer, blotti au creux du gué brutal, le regard où saignent les certitudes, s’absenter de ce qui entrave et appauvrit, langues comme paysages, affranchis des brisées et des outrances, ne braconner que là où rôdent les vents, n’amasser que lentement, attentif au seul détour qui inscrit puisque issu d’un temps mordu de part en part, mais sans appel, à l’insidieuse musique des toits, aux harcèlements jetés en pâture à l’impatience de l’Autre, pour que l’effroi se fasse outil et garde-feu, échappée s’achevant autrement qu’en écueil et rumination, sachant si bien piéger tes traces… »
(La traque)

« Tu ne te reconnais plus, tu n’es plus toi-même, mais déjà l’Autre, proche et lointain, unanime et indifférencié, cherchant l’origine pour pouvoir en finir, vénérant dans le silence l’infini et aléatoire foisonnement du monde. »
(De l’autre côté du miroir XIV)

« Si tu désignes, c’est au souci que tu réponds. S’affranchir du souci de soi, c’est entrer en vigilance, se faire demeure d’instant, appel de vent, désir de mer, habit de poussière, s’oublier afin de se défaire du déserteur empesé dont on est affublé. La distance d’avec l’autre pèse parce qu’elle abrite le souci ; la rendre légère, c’est penser l’autre comme qui t’en délivre, se fait levée d’écrou, vient soulager. Il est passage, pas succession, lueur déposée, bougeant sans suspendre. Il entraîne vers qui n’affranchit, n’accomplit ni n’institue, vers ce qui n’est que s’il l’est sans loi. Qui le quête ne saura le trouver, car sa maîtrise est sans leurre, mais pas sans armes. »
(Maryse parmi nous)

« Toi qui ne dis que pour faire silence, il n’est que temps de fermer le ban et gravir ta besogne, guérir de l’écho en autrui, coudre de l’infime le terreau délaissé, le geste disponible qui nourrit tes jeux et braque tes sillages, les livrant au double mortel qui te requiert, non pas pour mûrir – pour surmonter… »
(« Sans le poids d’un nom… »)

« Ô griffure des vergers, miel des hasards, site sans dedans, legs sans pacte, heure des transfuges qui viennent battre à ta porte, acclamer tes raffuts, l’exacte déchirure délivrée des proues et des fétiches, de cet autre sans rides, sans voisinages, mais qui sait comme personne combien de fois tu t’es fui, abusé des gains comme des rechutes, de l’irruption du nom, du chant pauvrement rabattu en louange. »
(ibid.)

Ou encore fuyants :

« Car dire et voir s’éprouvent sujets, jamais objets, se prenant plus qu’à leur tour pour ce qu’ils ne sont pas parce qu’ils ignorent qui ils sont : appétit, colère et bonheur d’entrevoir, dont il serait illusion que de croire qu’ils ne dépendent que d’eux-mêmes, mais dont le lien à autre chose et à autrui en rien n’entame l’aveugle et vaine clôture. »
(Autodafé)

« Te dégager, alors, c’est tout ce qui reste : des méandres alentis, des essaims qui perdent pied, écornent, débordent, s’imbriquent, chacun poussant l’Autre, si prompts à taillader le lointain, l’amoindrir, prendre la mesure de ses tâtons et poussières, nommer ce qu’il faut pour qu’adviennent en coulisse – féroces joyaux qu’il t’arriva de desserrer – l’aveugle pesée du lieu, l’indigne racine de la formule. »
(De l’oubli)

« Comment conjuguer la chose, l’écho et l’effigie, rabattre leurs traces sans passer par l’Autre, sans te désigner à qui se fit entaille de demi-jour, gardant inentamé ce qu’il soutint, non pas ce qu’il t’offrit ? »
(Sans issue)

« Qui se souvient du jeune homme pensif que tu fus, visage à soi-même énigme, défait par l’obole des ans, passeur plus souverainement autre que ne l’est Autrui, s’en allant par des chemins dilatés, se perdant au creux de tains contradictoires, reclus au poing ganté que le gerfaut parcourt, de recoin en recoin, d’un écheveau l’autre, père et fils de l’aguet, du tourbillon de genèses, de l’anéantissement ranimant les mânes du vert, les dupant sous les rets de ton obéissance. »
(Métamorphoses)

« La parole qui n’aboutit ni ne consent, ne pas en jouir, ne pas s’imaginer la posséder, elle qui n’est que pacte inverse avec le monde, lot réservé, épine hors de portée, naissance qui n’est ni fuite ni héritage, par nous voulue pour qu’elle toise l’enjambement élu, le passé enfin habité, le feu couvant sans passer par l’Autre. »
(Rose des vents)

« Tu y es presque, l’embaumeur au passé noueux dont si souvent tu croisas sosies et insultes ne passe plus par toi, ni par l’écrit qu’il vint broyer, là où il glisse, piétine et baigne, compte tes travers, invente tes bannissements, renflouant – affaire de discrétion – la brièveté du souci, la défaite appâtée qui à terme t’enchantera, ce que parfois l’oubli lisse en aveugle sous ses plis, le soir béant qui tout engloutira à son insu, jusqu’à l’empreinte mouillée de l’Autre. »
(En écrivant X)

« Congédier, oui, cela même qui fonde et déjoue sans servir de cible, guet qui rien n’apaise de l’Autre et si peu de soi, lumière surgie de l’ailleurs que tu sus, livrée aux prête-noms malmenés par ton ombre… »
(Harangue en langue morte)

L’Autre comme double aussi, bien que plus rarement, au sens même où tu l’as perçu, celui d’un jumeau suffisamment différent pour que le miroir se trouble et n’autorise que le dialogue (« Dans la nuit qui couve, par ces rues disjointes, siamoises, incernables, que ceux qui furent un et qui s’éloignent jamais n’éprouvent cet effacement comme la blessure qu’ils se seraient infligés l’un à l’autre »(6) – tout en ayant présent à l’esprit qu’« on ne sait donner la parole aux autres que lorsqu’on a enfin été écouté soi-même »(7) ) ou la confrontation (« Se souvenir de tout, pour couper la route au seul qui vaille, lui qui ne s’offre pas, mais t’accompagne, tel l’ogre de l’ensorcelé… »(8) ), en aucun cas l’identification ou le fol espoir qu’on puisse un jour se rejoindre :

« Les Maîtres s’en furent, n’en demeurent que les formes et les fugues : mues des sources, sourires de la chimère, ouverts à qui ne saurait les fixer, les situer, les déposer… Que le regard s’épanche et s’aiguise, qu’il perçoive le Lieu comme broyé (là où plus rien n’enrobe, n’ensevelit, n’échange, ni n’établit), comme l’étendue blessée en qui les doubles jadis braqués font alliance, n’exhibant que leur vaine ressemblance, pourtant – jamais leur symétrie, qui indéfiniment leur défend de se rejoindre. »
(Gémellité)

« L’étreinte que ton éveil largue croît sans hâte, s’attarde en elle-même, désavoue tes allures, colmate les coulisses fourvoyées dans ce qui t’encombre et t’ignore, s’ajuste au Dehors où le regard s’offre sans rien consumer, froisse le miroir complice de ce double rôdeur qui partagea tes feux brusques, tes vouloirs et blessures, tes marécages, tes nébuleuses, les déroutes de l’événement, l’émiettement des choses, les enjeux aiguisés, l’orgueil serré auquel parfois il te plie. »
(Se contredire ?)

« Lune des charbonniers, silence assujetti à son double, au feu irréfléchi rêvant des Dioscures, de ces faucons errants qui toujours te baignent dans leur proximité, dans leur éloignement. »
(Le dieu sauvage qui parfois croise nos routes…)

Mais l’Autre joue – dans ma vie comme dans mon écriture – un deuxième rôle essentiel, celui de contre-point au Même (« savoir consume, ignorer épuise, puisque le Même ne sait agir que sur lui-même »(9) , car « c’est aller du Même au Même qui égare, vieilles saisons couvant jouets et palissades, arrière-cours avachies, phases perverses, treillages déchus, dédales qui guettent et attardent, harangues de basse-cour ordonnant nos crins et nos écots, les mots assombris qui se voulaient tout partout, l’arc bandé s’ajustant aux faîtes du bunker, au fatum qui te désobéit, enfreint l’obscène qui raffine, sème nos cendres, résonne, surgit et grouille, toujours perdure si l’on raccommode l’être pour s’en accommoder »(10) ), à leur secrète et incestueuse liaison (« au moins nommer ce qu’on ne peut dénuder, l’érosion qui dévoie, la cicatrice renouant le Même à l’Autre, le regard à ce qu’il sut, le feu à ses marges »(11) ), à la tentation (grande pour qui aurait souvent aimé abolir ces « drôles de temps qui ne tendent qu’à la reproduction du Même, où “le dur désir de durer” se mue en transparence du guet, la “fameuse gorgée de poison” en poudre de cantharide, amertume sur les lèvres, et cette langue qui de jour t’est étrangère »(12) ) de la répétition (ce « phénomène de mémoire dirigé vers l’avenir », selon Kierkegaard) et du Retour lequel, éternel ou passager, briserait l’inexorable écoulement des jours, se jouerait des souvenirs en les travestissant et confondant :

« Tout sera tien, désormais : la capture qui trahit, le gué qui desserre, les tribus, les noms, les jusants, l’être immense qui t’enténèbre, ce qui suinte et accourt, l’égarement de l’Autre, l’embarrassé cortège du Même.
De l’affluent tardif, de ses exactes contumaces, pas un guetteur que ta mesure n’aiguise, puisqu’on ne se perd plus, puisque tout est à portée de vue – jusqu’à l’assentiment que ta place manquante me donne pour que je la pétrisse telle que tu vises à paraître. »
(Le guetteur)

« Convier autrui en ta demeure, y accueillir l’autre comme Autre, c’est obéir au devoir d’hospitalité qui tout vaut, sauf déminage des issues de ce lieu qui n’est que du Même. »
(Hospitalité)

« Ni possession, ni genèse, ni fière racine, pas plus blâme de cet avenir dont il jouit pourtant par procuration, laborieuse procession du Même, clause de l’oubli poudroyant sous nos paupières mi-closes, mais pleine et franche effraction qui, quoi que l’on fasse, qui que l’on trahisse, plisse, égrène, dicte et borne offres et enjeux, corps et fables, s’en porte garant, s’avoue prêt à en répondre. »
(Autodafé)

« Oser l’entrevoir, alors, camouflant les cruches brisées, modelant ce Retour qui, disjoint, par trop loué, n’a rien appris de l’aveuglement, du blasphème qui ne se peut assouvir, de l’orgueil de la gueuse, de ta parenté avec la ruine, l’œil détordu, l’essoufflement de l’Unique. »
(Oser ?)

« Comment imaginer un seul instant que la différence pourrait se fondre dans la mêmeté, fût-ce à l’heure de la mort de qui la porte, que l’altérité cesse d’un coup d’être ce qui la fit être (humble ou fière, qu’importe), nous laissant seuls, face à nous-mêmes ? »
(Dialogues épars 2)

« C’est l’éloignement qui déchire, pas ses phases, horizon accueillant le Même comme surprise, jamais comme filiation. »
(Ronces noires)

« Rien à attendre non plus du retour, ni souvenir, ni deuil, ni faim, somnambulisme tous frais payés, sommeil mat, matin délabré, vil devenir du saut, éclair du Même, fables boiteuses où ces embusqués, ces traîtres dont longtemps tu admiras les sortilèges s’escriment à s’emparer de ce dont jamais tu ne parlas, et qui, pesé ici, arraché là, acheva par sculpter ce qu’ils appellent “ta vie”. »
(La traque)

« Est-elle brouillon de pénombre qui vise juste, décor perverti, prodige de l’épars, simulation meublant l’arrière-plan, y semant ses ombres, y dispersant ses creux, ses contournements, ses utopies, rocaille fermant l’horizon, funambule franchissant sans y séjourner la différence réitérée jusqu’aux confins du Même ? »
(Dans l’étendue nomade – des probités et improbités de l’image)

« Se muer en ce gerbier qui se fait jour, alors, défiant les spectres du Même, resserrant les bornes, déverrouillant les masques, le désordre frustré, déjeté dans le creux d’écailles, la durée asséchée, l’aiguille tournant le miel noir, l’ombre des lois, la caution du remords, le couchant dérisoire, le divorce acté d’avec le monde…
S’en emparer, c’est acquiescer à ce qui toujours fera défaut, à l’usure comme à l’effacement de l’idole que le mors soustrait à notre vigilance, piétinée, mais allégée de ses doubles, préservée de toute éclaboussure, toute offerte à qui la croise, la coupe et l’affranchit, au vœu de ne pas nous posséder et en jouir, de ne rien désavouer ni promettre. »
(Les alliés)

« Quelle peur rapprochée sinon celle de l’indifférence qui met à mort et presse le pas, à la périphérie du réel tremblé, redoublé, dont l’épreuve ne peut que décevoir, ni présent ni lointain, ni Même ni Autre, ni mensonge ni vérité, livré aux surenchères sans bornes, aux figures domestiquées qui dictent leurs lois et nous inventent, aux parias broyés, errant, éperdus, de lieu en lieu, purgés du doute qui révèle et transmet comme du désir que cela enfin commence. »
(« Unidos, venceremos! »)

« Ton point aveugle, c’est la vipère broyant ses traces, la grâce et ses guenilles, le sursis à fouiller, l’archipel embaumé, la flèche vicieuse qui s’attarde à soi, l’ennemi et ses égards (sa pâleur, ses embardées, ses incartades, ses fredaines, ses ombres ruisselantes), la procession des bonimenteurs que tu reçus en charge, rachetant qui la rabat, la blessure sans intercesseur, le désir du Même te nouant à qui le frôle et l’apprivoise, la percée dérobée, le branchage appauvri, l’alliance allégée par qui la fait advenir, le lieu impie qui tout enchâsse, l’imparfait reniement, la prolifération nouée, l’achèvement rompu, le brusque règne qui ne va pas de soi, qui corrompt à tâtons là où nul n’est ce qu’il est, ni la peau, ni la pierre, ni l’entame, ni le jouet malpropre, ni l’éveil sur le retour, sans tumulte ni hégémonie, convié pour que tu t’y perdes, ni la sorcière qui sait ce qu’il y a à savoir, et que nous ignorions… »
(Point aveugle)

« Ah si tu pouvais tout rayer, tout retracer, te perdre dans l’antre qui forge les cautions de tes actes, t’absenter de ce qui situe, te déprendre des gîtes, des traces, des rages de l’ordre, dire oui à celle qui vient, ni engendrée ni assignée, qui sait que l’on ne s’éloigne de sa parole qu’en s’y rapportant, car tout vient d’elle et de ses encoignures : d’autres laves, d’autres chemins, ce qui survole et assouvit l’ombre, ne s’avoue que dans image de ce qui EST et non de soi, comme si elle surgissait d’autres biens, d’autres parousies, prenant le pas sur le partage blotti dans le miroir et la cime, grugé par l’aboi, rompu à ces consentements qui te frôlent, dépouillent le Même de ses étendues, en amincissent les pièges, te scandent et t’aveuglent. »
(Vœu)

Walser, dont je me sens si proche également, se (nous ?) demanda un jour : « Et si je me brise et me perds, qu’est-ce qui sera brisé et perdu ? » Ma réponse ne fut pas des plus optimistes : « De ce que l’on sait, ni le dehors sans loi dont nous sommes les gardiens, ni l’événement inaccessible, la faillite des rumeurs, le voyant condamné au camouflage, l’attente qu’aucun désastre ou bonheur ne vient clore, ni le refus dont t’en dépossède l’oubli, ni l’écho qu’un vain secret traverse, ni ce temps diffracté qui n’appartient à personne, ni ce texte habitable, mais pour d’autres. Rien, en somme »(13), pas même la « trouée octroyée contre ce qui t’aveugle, utopie où tu ne prends appui qu’en lissant ses privilèges, embroussaillement n’obéissant qu’à ses penchants, te remettant à l’hôte d’aucun lieu, qui corrompt ta vigilance en t’arrachant à la violence du dire, te lève là où le même signe veille aux surgissements et aux fuites, te porte du “désir demeuré désir” aux convoyeurs toujours murés dans leur convoitise »(14) , tant peut se montrer obstinée l’illusion imaginant « qu’en fuyant le destin d’autrui l’on bernera le sien »(15) .
Mais qu’importe, car « c’est là, sur la scène qu’on ne voit pas que se dénoue le jeu, d’un trait opaque et cohérent, celui que le secret, naguère signe vide, remplit sans s’y reconnaître – lente reconquête sans contours où les deux se rejoignent dans le sillage de la main d’ombre, au nœud de son inaltérable effacement. Ni “mon” temps, pas plus le tien, mais celui de Quelqu’un qui est encore là, bien qu’il n’y ait plus personne (souffle tronqué, dispersion sans lieu). Quelqu’un qui y est où “je” suis seul ; Quelqu’un en qui s’accomplit l’impossibilité de la présence.
Ce qui semble nouveau ne renouvelle rien, ce qui se donne comme présent appartient déjà au retour, lequel n’a cependant rien d’un “passé”. Car si j’invoque ce souvenir qui dans le maintenant agite la force de l’autrefois afin que son témoignage m’en délie, ce qui échappe au présent est parole sans clôture, parole interdite, se cabrant à le rejoindre en cette foi jurée, intangible, promise à l’Autre (fût-ce pour lui mentir, et surtout si elle lui ment !) – cet Autre désigné comme enclos de cette même parole et, versant lui faisant face, comme unique “véritable” témoin de la Vérité, car si toute lettre arrive tôt ou tard à destination, c’est parce que c’est du lieu et des chronologies de l’Autre qu’elle émerge…“Je” ne saurais recevoir le pardon qui me rendrait à “mon” désir QUE de cette parole venue effacer les cicatrices par elle-même inscrites, désir qui n’est que son impossibilité qu’il “me” faut subir, de n’être qui “je” suis qu’en tant que “je dis” : celui qui se tait là où “je” suis l’Autre, celui qui balaie son propre refus là où “je” suis autre. Pronom qui ne remplace pas un nom, pronom sans racines, qui ne renvoie à personne, qui ne désigne que le rien à ne pas désigner, parce que la mort n’est que perpétuelle fuite devant elle-même, qu’habile dissimulation.
Mais si c’est d’un refus que le Réel prend source, l’autre leçon qu’énonce Zarathoustra, celle “d’avant le lever du soleil” surgit pour servir tout autant de consolation et d’avertissement :
“Ô Homme, prends garde !
Que dit Minuit profond ?
J’ai dormi, j’ai dormi –
Du fond d’un songe je m’éveille :
Profond est le monde
Et plus profond que le jour ne l’a cru.” »
(
« L’Autre » serait-il autre ?)

Je sais comme peu que « vouloir se l’approprier, c’est vouloir jouir d’un trésor qui ne nous appartient pas, de ce que l’on ne garde et cache que pour remettre un jour à autrui le leurre qu’il recèle »(16) – mais au moins tout autant que « l’avènement de l’humain exige l’abandon et le départ, mais aussi l’ancre et la racine, l’assurance d’avoir forgé, la joie d’avoir soupesé, l’agilité d’enfin pressentir les autres comme ceux à qui l’on confie désormais le gîte du monde. »(17)


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  1. Faire silence (ou pas) []
  2. Gnostique []
  3. Le levier []
  4. The Only Hope is the Next Drink []
  5. Le leurre []
  6. Points et contrepoints []
  7. Brèves de combat []
  8. Le leurre []
  9. Bas soleil []
  10. Temps retrouvés []
  11. Gnostique []
  12. Métamorphoses []
  13. Sans quoi… []
  14. La parole emmurée []
  15. Temps tiens, durées d’autrui []
  16. De cap en cap []
  17. Les aguets []
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