Ces pages réunissent l’ensemble des texte qui constituent (lentement mais sûrement…) Esther, roman en cours d’écriture.

  • Esther _ Prélude

    Elle ne bouge plus. Bras ballants, la jambe gauche repliée sous la cuisse droite si bien qu’il penche un peu, son corps, légèrement affaissé, repose échoué contre le fauteuil gris, la tête appuyée sur le siège, les yeux clos. La tache claire de son visage contraste avec la masse sombre des cheveux, dont les lourdes mèches sombres s’étoilent sur le tissu gris. Ses paupières closes ne frémissent pas et un souffle régulier soulève sa poitrine. Elle s’est abandonnée au sommeil. Elle était épuisée et la fatigue l’a fauchée. La lumière du jour est plus diffuse, les derniers rayons obliques se glissent par l’interstice de la fenêtre entrouverte. Une hirondelle attardée trisse une, deux fois, puis le silence s’installe dans la pièce, un grand calme pour qu’elle puisse dormir. Il fait clair et doux.

    En ouvrant les yeux, elle verra les pivoines dans le vase rond, elle n’y avait pas fait attention, mais là, ce sera la première chose qu’elle verra, leurs cloches roses lui parleront du printemps, un chant gai et léger, sans rien d’extraordinaire, il faut savoir goûter la simplicité, elle n’aspire finalement à rien de plus, même si elle l’oublie parfois et se laisse noyer par des tracas qui font boule de neige et finissent par lui paraître inextricables. Ses idées s’embrouillent, se contorsionnent et elle se perd dans leurs méandres compliqués, comme happée par autant de tentacules qui la malmènent pour rien. Dormir lui fera le plus grand bien, ça chassera les idées noires, même si sa position n’est pas très confortable. D’ailleurs, elle aime bien s’asseoir par terre, un peu de travers, une tasse entre les mains, et sentir la caresse des poils du tapis sur ses pieds nus. Voilà son chez soi. Alors elle s’est endormie ainsi. Heureusement, elle ne s’était pas préparé ce thé fumé qu’elle boit très chaud, elle aurait risqué de le renverser et une tâche bleu sombre n’aurait cessé de s’agrandir sur le tapis, l’humidité froide aurait troublé son sommeil, le réveil aurait été désagréable. Il manque tout de même sur ses épaules un plaid moelleux, il traîne sur le canapé, de l’autre côté de la table basse, de guingois, son pied a dû la repousser dans le sommeil, mais elle ne frissonne pas, pas d’affolement, l’air est encore doux qui passe par la fenêtre entrouverte et fait palpiter les roses claires ornant les rideaux.

    Ne pas troubler cette paix. S’y glisser sans remuer de mauvais songes et sentir seulement le temps passer lentement sur la peau lasse pour en gommer les meurtrissures. Laisser couler sans impatience l’eau rêves, leurs murmures et poèmes. À la nuit tombée, elle aura tout lavé. Elle se réveillera et tout sera à sa place, dans le coin de la pièce, l’abat-jour de la lampe tamisera la lumière et dans l’air se déploieront les beaux accords du silence. Elle sera bien, le repos aura gonflé ses lèvres. Tout va bien. Pour l’instant, il suffit d’être là et de veiller sur son sommeil sans le troubler, dans l’estompe du jour. Voilà. Il n’y pas de raison de s’affoler, le cœur ralentit sa chamade, l’angoisse se dissipe. Regarde-la. Elle sourirait presque. Assieds-toi et attends un moment. Rien n’a mal tourné, d’ailleurs on ne peut plus rien changer, il n’y a pas à imaginer ce qu’on modifierait si tout était à refaire. Et même, rien n’a changé, au fond. On est presque revenu au début. Tout à l’heure, demain, elle ouvrira les yeux, elle dira quelque chose, on discutera, tout ira bien. Il faut juste respirer profondément, être attentive, puis même vigilante que je remette de l’ordre dans mes idées, pour être bien sûre de moi et prendre soin d’elle.

  • Esther 1.1

    Pendant longtemps, je n’ai pas parlé d’Esther, réticente peut-être à la séparer du fond de nuit où elle m’était apparue. Puis j’en ai dit le moins possible, toujours évasive, comme si j’avais un grand secret ou une grande honte à cacher, que déjà de loin se précipite sur moi la fin de l’histoire, comme ce serait commode ! Je voulais qu’on ne sache presque rien d’elle. Elle était trop improbable, ils n’auraient pas compris, m’auraient crue folle, ou bien elle – bien ce qu’ils diront, après, quand ils auront voulu en savoir plus, penseront savoir, avoir le détachement nécessaire pour juger sainement, en toute objectivité, plus sainement que moi, en tout cas, penseront-ils, me l’ont déjà fait comprendre, à eux, au fond, je devrais bien plutôt laisser la parole, pour eux, clair comme de l’eau de roche, cette ténébreuse histoire, il n’y a bien que moi pour en faire des mystères, ne pas me rendre compte, ma pauvre chérie, mais elle est désaxée, voilà tout, elle est désaxée et elle profite de toi, ils auraient dit cela, le diront, ils le pensent, en tout cas, cela se devine à une lueur de commisération, d’abord je l’ai prise pour de l’incertitude, mais non, c’est juste qu’ils sont étonnés que moi, je ne comprenne pas, qu’Esther, je ne la voie pas comme une paumée tombée du nid, ils sont étonnés et agacés que moi, ce que je leur suis, ils me connaissent, tout de même ! allons, j’ai bien la tête sur les épaules ! ulcérés que je me comporte ainsi, que je ne voie pas comme eux, n’interprète pas comme eux, ne fasse ni ne veuille faire comme eux, mais non, pas ulcérés, ils n’y croient  tout simplement pas, c’est juste que je n’ai pas dû comprendre, il suffira pour me corriger de parler d’un ton péremptoire, me dire de me ressaisir, que diable !, puisqu’eux-mêmes ont fait ces choix-là, pris ces partis-là, décidé que c’était comme ça, et ça leur a réussi, non ?, ils sont bien dans leurs baskets, la vie leur sourit, à peine cyniques, à peine désenchantés, ne s’en rendent même pas compte, ils sont heureux, disent-ils, d’un enviable bonheur, avec leur manière de voir et de penser, je n’ai qu’à la partager, qu’est-ce que je crains ?, au lieu de me prendre la tête, de me torturer le cœur, c’est de la masturbation intellectuelle, ils ne supportent pas ça

    Ou alors un peu plus attentifs, parfois, n’exagérons rien, certains un peu moins certains, ou d’autant plus certains, un peu moins acharnés en tout cas à défendre tambour battant leur point de vue, prêts même à entrer dans mes vues, à faire de mon jeu le leur, pour le récupérer, en somme, m’amadouer, phase transitoire, oh, sans cruauté aucune, parler de machiavélisme, de manipulation seulement serait exagéré, caractéristique d’une tendance paranoïaque, n’y suis-je d’ailleurs pas sujette, à y bien réfléchir, si peu raisonnable, sans parler même de rationnelle, mais excusons-la, pleins de bonnes intentions pour me tirer de l’ornière, après m’avoir si gentiment emboîté le pas, on peut bien se permettre de me faire sentir cette légère pointe de désapprobation, habilement enrobée, mais non, aucune critique, parfaite compréhension, mais est-ce que je ne crois pas, ne vois pas, ne me doute pas, cette part de doute qui t’est chère, dis-tu, qu’elle est tout simplement paumée, soit dit sans méchanceté, nul intérêt ici à être méchant, mais enfin il faut bien appeler un chat un chat, et même s’il est très noble de ta part, bien sûr, tu n’agis pas par noblesse, le terme est mal choisi, prenons le temps de trouver le mot juste, c’est important, évidemment, disons donc qu’il est tout à ton honneur, ne fais pas la moue voyons, même si tu ne te dis pas ça, moi, je peux bien le dire, bien le penser de toi, n’est-ce pas ?, qu’il est tout à ton honneur d’avoir eu pitié d’elle, et la pitié est un beau sentiment, je crois que là-dessus, malgré tout, connaissant les nuances à y apporter, dans quel sens précis l’idée doit être prise, nous sommes malgré tout d’accord, de la pitié mais, oui, je sais bien ce que tu vas dire, pas seulement, loin de là, c’est que tu es sensible, aussi, et je ne doute pas qu’Esther au demeurant ait d’autres qualités, que sa gratitude, au moins, soit sincère, ou l’ait déjà été, en tout cas, puisque, je comprends bien ce que tu me dis, je le comprends comme il faut, n’est-ce pas ?, tu es tout de même un peu déçue, je dirais même blessée, par la façon dont elle la manifeste, sa reconnaissance, si elle la manifeste encore, d’ailleurs, et, si j’ai bien suivi, tu as plutôt tendance, ces temps-ci, à la trouver intolérante et exigeante, presque méprisante, parfois, n’est-ce pas ? et je comprends parfaitement que cela te blesse, que tu tiennes à elle, je te le redis, tant pis, c’est tout à ton honneur, tu es une amie fidèle, tout le monde ne peut pas dire ça, d’elle par exemple je ne suis pas sûr qu’on puisse le dire, pardonne-moi, mais tu t’en aperçois bien, n’est-ce pas ?, mais je sais, je sais bien que tu ne lui en veux pas, je pense même que tu as raison de ne pas lui en vouloir, puisque, pour en revenir à ce que je disais, il est bien évident qu’elle est un peu… particulière, cette jeune fille, c’est très triste pour elle, mais il n’y a pas de raison pour que ça t’affecte à ce point-là, elle n’a pas à te faire souffrir à ce point, tu vois, c’est le problème dans ce genre de cas, avec ces gens-là, ce n’est pas sain, tu vois bien que ce n’est pas sain, alors prends-toi en main, ne te laisse pas abattre, ça ne vaut vraiment pas la peine…

    Or qui donc pourrait envisager sérieusement de ne pas se conformer aux évidentes règles de la santé, aisées et sûres, prouvées, et éprouvées, et approuvées, oh oui ! approuvées avec une ferveur certes parfois voisine de la fébrilité, mais portons cela au compte de l’enthousiasme mis à leur cause, par tant d’individus extraordinairement normaux, cela ne saurait être imaginé, au mieux, au pire, que par des enfants, des adolescents peut-être, attardés à la rigueur, des lunatiques, quiconque n’adhérant pas à cette idéologie de la bonne conscience bornée étant d’emblée disqualifié, idiot ou fou, bon à interner, à exclure, en tout cas, d’oser aspirer à autre chose et y aspirer assez pour remettre effectivement en cause la poussive morale et le glorieux pragmatisme du tout un chacun ? Mangée de silence, entre honte et secret : pas moi sans doute, sans doute pas moi.

  • Esther 1.2

    Tout ce qu’ils n’avaient pas dit alors, tout ce qu’ils avaient dit depuis, passait et repassait en trombe dans un tourbillon de pensées, et j’avais beau accélérer, mon pas n’était jamais assez vif pour le faire taire, le distancer, revenaient tous les mauvais augures, multipliés, revisités, inventés, j’avais beau fuir, cela ne suffisait pas, et je ne m’arrêtais pas, je continuais, j’aurais continué toute la nuit, toute la vie peut-être, à marcher marteler le pavé, sans flâner, oh non !, au pas de course, à fuir dans la ville jamais assez profonde, à fuir les nuées qui me harcelaient, sans espoir de les semer, sans raison de m’arrêter, à fuir jusqu’à l’épuisement de mes forces, plus rien depuis longtemps qu’un spectre racorni les yeux flambants, lancé sur une trajectoire infaillible et sans but, sans destination, jusqu’à m’effondrer dans un dernier soupir, et le très bref soulagement du silence, enfin, du rien, si la battue d’inquiétudes n’était venue se briser contre lui, le faire entrer par effraction, rompre le sceau du secret.

    Un angle traître et je lui ai foncé droit dedans. Je devais être remplie de larmes, le choc les a fait déborder, elles me coulaient le long des joues et sortaient en hoquets quand je me suis excusée auprès d’une vague silhouette masculine. J’allais continuer, filer aussi sec, à peine un instant désarçonnée, il m’a retenue par le bras, pressant : « Vous allez bien, mademoiselle ? », ça m’a arrêtée, mademoiselle n’allait plus, mademoiselle s’était retournée pour le regarder, un homme mûr qui par l’âge aurait pu être mon père mais ni par la taille ni par la carrure, sans compter son visage glabre, lisse, inconnu. J’ai enregistré tout cela de loin, comme étrangère à la scène, pendant que je répondais « Oui oui, ça va… », aussitôt reprise d’un sanglot car non, rien n’allait et rien n’irait plus, cet instant de pur cauchemar n’en finirait jamais, alors il a insisté, d’une voix calme cette fois-ci, douce et apaisante, il a dit : « Qu’est-ce qui se passe ? Allons, dites-moi, qu’est-ce qu’il se passe ? Attendez, je vais vous trouver un Kleenex. »

    Il m’a lâché le bras et je suis restée plantée là, à le regarder fouiller dans ses poches, sortir un paquet de mouchoirs, en prendre un, me le tendre, et je n’ai pas réagi, je me demandais ce qu’il pensait, s’il croyait que je venais de rompre avec un petit ami, s’il allait essayer de me réconforter, de me consoler, puisqu’il ne savait pas, lui, ce qui venait d’arriver, et je m’étonnais d’attendre encore, patiemment, pendant qu’il dépliait le mouchoir, suspendue à ses gestes comme à quelque tour de passe-passe, « Essuyez vos larmes. », est-ce que cela effacera tout ce qu’ils ont vu, tout ce qui se cache derrière eux, est-ce que je disparaîtrai dans le double fond d’une dimension parallèle ? Je n’ai toujours pas bougé, alors il s’est approché, prêt à le faire lui-même, comme si j’étais une gamine dont on mouche le nez, mais quand sa main a frôlé mon visage, j’ai enfin réagi. « Merci, merci, c’est bon. » J’ai pris le mouchoir, je me suis tamponné les yeux et c’était à son tour de me regarder pendant ce temps, il me guettait avec une attention soutenue et moi, je prenais mon temps, j’essayais d’étouffer sous la ouate la pensée affolante qui recommençait à se frayer un chemin, mais on ne peut pas pleurnicher en se tamponnant les yeux indéfiniment, mon geste s’est ralenti, j’aurais aimé pouvoir indéfiniment me tamponner les yeux, gagner du temps contre l’angoisse qui me nouait la gorge. « Vous ne voulez pas me raconter ? » J’ai fermé les yeux, en faisant non de la tête.

    « Bon. Eh bien… » J’ai rouvert les yeux, alarmée, il allait partir, je devais commencer à l’ennuyer, à l’agacer sérieusement même. Il avait obéi à un bon sentiment, et voilà que ça s’éternisait, que je le laissais se dépêtrer de mes larmes et de mon silence, il allait se dépêcher de fuir, j’en étais certaine, et je serais à nouveau toute seule, seule avec tout ce qui s’était produit de terrible et qui me rendrait folle avant le retour du jour, ou alors je devrais rentrer chez moi, chez nous, avec Esther, un gouffre, inimaginable. Il fallait que je le retienne, il n’était pas encore parti, à mon tour je me suis agrippée à son bras, il a levé un sourcil interrogateur et j’ai dit dans un murmure tout autre chose que ce que j’aurais voulu crier : « Je ne peux pas rentrer chez moi, il y a Esther… »

  • Esther 2.1

    Il m’avait entraînée dans la nuit sur un ordre bref, « Marchons. » Je lui avais emboîté le pas par automatisme, sans me demander quelles étaient ses intentions. Être méfiante m’aurait réclamé trop d’efforts, et puis je m’en fichais pas mal, au fond. Le rythme de nos pas, leur écho contre les façades de la ville qui glissait lentement dans le sommeil, ça me suffisait. J’espérais seulement qu’il ne me demanderait rien de plus : ni bavardage, ni sympathie forcée, j’aurais tourné les talons.

    On a marché longtemps, à peu près en silence, sans croiser grand monde, par des rues éteintes et des avenues figées, puis on a fini par déboucher sur la Grand-Place, où une brasserie encore ouverte trouait tout vif l’obscurité en flaque de lumière qui bavait sur le bitume. C’est là qu’on s’est installé. Il a choisi un coin un peu sombre, à l’écart dans la salle brillamment éclairée, loin d’être déserte malgré l’heure avancée, et est allé commander au bar. Les bruits et les voix résonnaient curieusement, trop fort, ou bien peut-être était-ce la lumière, ou encore la fatigue, que je sentais se déposer sur moi, grinçante et froide, comme un rappel hostile. Tout me paraissait trop familier, étrangement précis, le moindre objet reluisant dans une espèce de relief en 3D hallucinée qui me chassait presque par une saturation de présence, ne laissait aucune place à la mienne. J’allais me lever pour partir s’il n’était pas revenu avec deux verres. J’ai pris le mien, lisse et froid contre ma paume, et j’ai bu quelques gorgées pour me laisser saisir par la brûlure de l’alcool.

    Il me regardait à peine, me prêtant une attention distraite, comme si je faisais partie d’un paysage anodin, au même titre que le reste des clients, les tables, le zinc. Un instant, je me suis demandé à quoi il pensait, puis je m’en suis désintéressée, moi aussi. Le calme s’est réinstallé, petit à petit. Je me sentais lointaine et indifférente, le bruit de la salle m’incommodait de moins en moins, la lumière seulement me gênait un peu. Ça pouvait durer, j’aurais bien aimé, à ce moment-là. Il s’est éclairci la gorge.
    — Alors, racontez-moi, maintenant. Qui est-ce donc, Esther ?
    Je crois bien que je lui ai lancé un regard apeuré, mais il n’a pas cillé, et j’ai bégayé :
    — C’est… c’est une amie. Une vieille amie… Enfin, depuis longtemps, quoi. Et, euh… on vit ensemble.
    J’ai aussitôt détesté ces quelques mots, ils me tordaient le ventre, à les voir posés là en évidence, clairs et simples, parfaitement compréhensibles, parfaitement insignifiants, j’étais prise d’une rage cuisante et j’aurais voulu lui faire ravaler sa mine interrogative, son sourire vaguement encourageant, comme s’il s’apprêtait à entendre une histoire passionnante alors que je n’avais en poche que des balbutiements confus, des épisodes sordides, à la trame éculée, qui n’ébauchaient pas le début d’un récit qui ne vaudrait de toute façon pas la peine d’être débité.

    Je me suis renfrognée d’un bloc, me suis rencognée dans mon siège et, pour ne pas mordre, j’ai porté le verre à mes lèvres, histoire de finir proprement sur un cul-sec, mais à la place, je me suis mise à tousser lamentablement dès la première goutte. Pour cette raison ou pour une autre, des larmes me dansaient au bord des cils quand il a dit, toujours aussi tranquillement :
    — On n’est pas pressé, si ? Racontez-moi depuis le début, comme ça vous vient. Ça me changera les idées.
    J’aurais pu lui balancer que moi aussi, j’aurais bien aimé changer d’idées, mais je savais déjà. Le commencement. Ça me venait, et j’allais même ne plus changer d’idées pour longtemps, après ça. Alors j’ai commencé du début. J’avais décidé que ce serait le début.

  • Esther 2.2

    Je ne sais plus trop quand Esther est arrivée, mais je me souviens de la première fois où je l’ai vue. C’était la nuit. Elle formait un petit tas noir dans l’obscurité à peine estompée par une espèce de clarté éreintée, lointaine évocation de celle, nette et fixe, qui figeait la rue terne dans une immobilité, un silence presque lugubre, qu’un bruit de pas aurait juste odieusement accentué en s’y répercutant s’il s’était trouvé le moindre passant pour bénéficier de l’éclairage dispensé par une enfilade de réverbères dont aucun ne s’encadrait par la fenêtre, si bien que la chambre même n’était baignée que par une lumière confuse, délayée, qui, une fois péniblement arrivée au pied du lit, ne révélait plus grand-chose, sinon qu’elle n’était pas tout à fait ténébreuse puisqu’on distinguait encore une masse plus sombre aux contours vagues.
    C’était Esther.
    Dire que j’ai été bien près de faire tout simplement comme si je ne l’avais pas vue, pour pouvoir la mettre dehors poliment, sans faire d’histoire…

    Parce que, j’ai beau me souvenir du moment exact où je l’ai vue pour la première fois, je ne me rappelle pas à proprement parler celui où elle est entrée de ma vie. Non pas qu’elle s’y soit introduite subrepticement — ce serait très improbable, et à vrai dire, elle avait l’air beaucoup trop perdue pour en être capable. Mais il avait bien fallu qu’elle arrive là. Or je ne l’avais pas vue venir. Ou alors déjà, je ne m’en souvenais pas. À croire qu’elle était d’abord fondue dans le décor. D’un coup, une fois vue, elle était devenue évidente, et il était inimaginable qu’elle fût jamais passée inaperçue. J’avais essayé de résoudre le problème en me disant qu’elle s’était d’abord manifestée par son absence, quitte à regretter qu’elle l’ait fait cesser si brusquement, si inexplicablement. Seulement, je réalisais que, même s’il était absolument incontestable qu’à un moment donné, il n’y avait personne — et certainement rien qui ressemblât de près ou de loin à Esther ou à son absence —, cette assurance flottait dans un passé irrésolu, et j’étais définitivement incapable de savoir quand elle avait commencé à céder du terrain, à devenir moins ferme, louche sans doute, avant d’en arriver à la familière évidence d’Esther.

    — Mais vous vous connaissiez déjà ? D’où sortait-elle ?
    J’ai haussé les épaules. D’une pochette-surprise. D’un espace-temps parallèle, depuis arpenté à ses côtés. De mon passé, ce qui m’avait lancée dans une enquête trépidante. De mon imagination.
    J’aurais dû refuser d’y croire, bien sûr, les conditions de son apparition semblaient mieux propres à semer le doute qu’à constituer quelque preuve, comme s’il s’agissait plutôt d’une non-apparition, en fait. Pas d’une disparition, toutefois. Ou alors de la disparition, dans l’apparition, de ce qui fait précisément que l’apparition est apparition – si bien qu’il n’en restait rien. Ces conditions incitaient sans doute plutôt à l’ignorer. Non seulement elle formait un tas si informe, dans une lumière si peu lumineuse, que je pouvais aisément imputer cette vision à des sens prompts à nous trahir, mais j’émergeais péniblement d’une insomnie, pendant laquelle ma cervelle coincée entre veille et sommeil s’était évertuée à me faire prendre des vessies pour des lanternes. Mon esprit ne garantissait pas dans les dispositions les plus loyales qui soient, ce qui explique sans doute que je ne me sois pas évanouie de frayeur et que mon étonnement se soit exprimé en tout et pour tout par un simple haussement de sourcil avant que je m’approche assez d’elle assez pour constater qu’il ne s’agissait pas d’un tas de vêtements, hypothèse pourtant la plus probable chez moi, me coupant ainsi, ou plutôt barrant à Esther, la première porte de sortie. Sale manie de croire ce que je vois. Je me mis alors à l’observer avec un intérêt grandissant, qui chassa tout sommeil et annula toute possibilité de croire à un fantôme. Mais cette fois-ci fondirent sur moi un furieux besoin de déni et un accablant sentiment d’impuissance.

    Je m’assis au bord du lit, hébétée. Je clignai des yeux, deux ou trois fois. Esther demeurait immobile. Et moi aussi, longtemps, le regard posé sur elle, et d’abord inquiète, puis seulement ennuyée, et, finalement, tout juste songeuse. Elle était là. Je ne pouvais pas faire comme si de rien n’était, mais rien ne m’obligeait non plus à en faire un événement majeur. Des gens apparaissent chaque jour, après tout. L’aube n’allait pas tarder. Je jetai un coup d’œil dubitatif à Esther, toujours inerte. Dormait-elle ? Vivait-elle ? J’hésitai, puis ne tendis pas la main et je retournai enfin me glisser sous la couette pour sombrer aussitôt dans le sommeil inespéré des petits matins.

  • Esther 2.3

    Je sens sa curiosité dépitée, sa déception qui grandit, le disputant à l’agacement, pendant que j’entame des bouts de phrases qui bifurquent en digressions inachevées sur l’insomnie, sur la nuit, puis restent en suspens. Il me relance une dernière fois, mais cette fois-ci, je ne me trouble pas, « Patience, ça viendra. » lui dis-je en souriant, ironiquement à peine, seulement amusée d’entretenir un mystère puisqu’il tient tant à le percer, et presque contente, malgré son air dubitatif — qu’il me prenne pour une menteuse, une affabulatrice, si ça lui chante —, parce que maintenant je suis à nouveau là-bas, et je me rappelle pourquoi, contre tout bon sens, toute attente, je n’ai pas tendu pas la main pour toucher, secouer Esther.

    Je ne voulais pas rompre le charme de l’instant. Paradoxalement, il tenait, je crois, à une neutralité accomplie, comme si Esther s’était de toute éternité tenue roulée en boule au pied de mon lit et qu’il ne s’agissait que d’une insomnie, d’une nuit, d’une aube banale. Sa silhouette avait fini par s’intégrer dans mon champ de vision, sans heurts, sans perturber la disposition de la pièce alentour. L’ordre du monde n’en était pas bouleversé, la réalité avait la même couleur, la même consistance qu’auparavant, et cette apparition subite, qui aurait dû contrarier mon esprit logique, paraissait parfaitement naturelle. Au fond, aucune surprise, ma vie n’avait pas basculé, pas vacillé ; pas le moindre frémissement, tout juste un léger pas de côté pour aller voir ce qui retenait mon attention. Non, rien ne semblait vraiment changé. Je ne sais pas trop si c’est l’indifférence (et quand bien même, pourquoi cette indifférence) qui rendait tout si simple, ou l’inverse — la simplicité qui engendrait l’insouciance. Je me contente de mettre ça sur le compte de la fatigue.

    Même rétrospectivement, l’étonnement qui devrait me saisir devant l’aisance avec laquelle tout se déroula cette nuit-là, c’est-à-dire devant le détachement qui fit qu’il ne se passa rien, ne m’atteint pas vraiment. Il flotte, désœuvré, pendant que ma mémoire me représente la scène dans tous ses détails autrement plus captivants, semble-t-il. Ou bien ne serait-ce pas justement cela le véritable étonnement ? Cette brusque dépossession qui m’a rendue pure spectatrice, à enregistrer la moindre nuance, engranger la moindre seconde du moment, hors de tout horizon, dans une profusion qui ne répondait à aucun sentiment de curiosité bien net de ma part ?

    « La mémoire embellit tout. » ai-je pensé, en me voyant continuer à lui débiter une ribambelle de faits plats qui s’entrechoquent dans un bruit de casseroles. Comme c’est drôle ! Il y a si peu à raconter, au fond, juste cette évidence, « je l’ai rencontrée », insignifiante, laissant toute place à l’imagination, à n’importe quelle histoire convenue qu’il connaît déjà. Ou plutôt, non, laissant place aussi bien à l’absence de toute histoire, animant en guise de personnages une galerie de fantômes…
    Seulement je suis ici, maintenant, engluée dans tout le temps passé avec Esther depuis son apparition, tout ce temps qui a fini par me jeter dehors dans la nuit, par me propulser contre un type, qui me conduit ici, maintenant, à raconter je ne sais quoi à je ne sais qui, à un type qui ne croit pas que je sois une fille sans histoire, je ne crois pas aux histoires, je ne crois pas aux fantômes, j’ai peur des fantômes, je ne crois pas aux fantômes.

  • Esther 2.4

    J’ai continué à parler pour y échapper, pour ne pas me demander si elle serait là ou pas à mon retour, ou pour essayer de savoir, ou pour me préparer à l’une comme à l’autre éventualité, en refoulant des larmes qui grignotaient l’oubli, en me raccrochant à son regard dont je voulais effacer la lueur brusquement attendrie, en tirant à moi la chronologie, à remonter sa corde raide, nœud par nœud, comme s’il suffisait de se fier à leur succession, à la ligne droite, et de nier boucles et arabesques, la spirale qui part de l’œil du cyclone, y revient, ne cesse pas, part ou revient,  je m’agrippais à la frêle échelle de parole lancée entre lui et moi, chaque barreau menaçant de rompre, et qui tenait, pourtant, sans en voir la fin, doutant qu’elle apparaisse jamais, souhaitant presque la catastrophe plutôt que cette opiniâtre poursuite à rebours…
    Souhaitant presque, mais retenue par son écoute, rendue circonspecte par la possibilité d’une trajectoire que l’écoute offrait aux mots, qui cahin-caha continuaient à aller suscités par l’écoute, malgré la tentation d’invalider la fugitive hypothèse d’un but réel, malgré tout, cherchant obscurément à convaincre, à le convaincre, lui ?

  • Esther 3.1

    Quand je suis rentrée le soir, Esther était partie. Dans le bus qui me ramenait chez moi, alors que je m’assoupissais, fréquente transition entre le rythme d’automate de la journée de travail et le temps à soi, au battement plus lent, dans ce demi-sommeil qui accuse la fatigue autant qu’il l’efface, j’ai repensé à Esther, à cette vie nichée chez moi, surgie de nulle part, et j’ai eu un instant l’impression que le bus était vaste et immobile, ses occupants des statues, et que je ne me trouvais nulle part, dans un décor au mieux, plutôt dans les coulisses, pour occuper la place d’un figurant, en attendant qu’ailleurs survienne un événement qui donnerait le branle. Le cahot de l’arrêt m’a remise en marche, mais cette sensation ne m’a peut-être jamais vraiment quittée. Elle resurgit souvent le soir, presque à l’identique, quand le flot des passants m’entraîne, me dépose au pied de l’immeuble. Un chien aboie on ne sait où, un type en moto stationne à quelques mètres jusqu’à ce que sa copine descende, une voisine sur son trente-et-un me croise me salue ne s’arrête pas, des voitures passent, des hommes et des femmes avec sacs et porte-documents d’un côté, courses ou baguette de l’autre. Un par un, ils passent, me frôlent, et emportent des lambeaux de rêves qui s’accrochent à leurs pas, docilement s’effilochent. Tout sonne creux, foyers sûrs comme vies esseulées. Dans ces instants-là, pour être honnête, je ne suis plus trop sûre qu’existe un premier rôle, la vie a perdu son charme. Alors j’allonge la foulée, je coupe le courant des pensées jusqu’à chez moi, but ultime rideaux tirés, où la présence d’Esther encore m’apaise un peu, m’oublie un peu. L’espoir inavoué, l’impatience refrénée, à se retenir d’y croire, et son regard noir-bleu, le monde qui y bascule quand elle attend en haut des marches, sept ou dix jours plus tard, tout échoue ici, dans une vague d’amertume alourdie au fil du temps, sans y prendre garde, qui déferle maintenant quand la brèche de son regard noir-bleu devient blessure.

    Je lui raconte le regard bleu des yeux noirs d’Esther, tombé sur moi un soir banal quand je sortais de l’ascenseur, et qui m’a figée, l’espace d’un instant, un instant suffit, la fascination vous emporte d’un coup ou pas du tout, Esther sera toujours là, dans l’éclat de ce saisissement, où son regard tout entier me prenait tout entière.

  • Esther 3.2

    J’ai longtemps essayé de m’expliquer ce regard bleu-noir. Il était rare et naissait, je crois, de certaines luminosités ou circonstances particulières et obéissait sans doute à des lois précises, suivant quelque régularité au jeu fin et complexe. Passée une brève curiosité pour les mécanismes qui président à l’irisation des plumes, je ne fis pourtant jamais l’effort de vérifier dans des traités scientifiques (dont je n’avais au demeurant pas la moindre idée) quelle loi de la physique donnerait les clés d’un tel phénomène ; je privilégiais donc l’observation directe et mon effort le plus constant consista à guetter ce regard – comme s’il devait comporter en soi sa propre révélation. Au fond, j’avais beau me piquer d’objectivité, voire de rationalisme, j’aimais trop son mystère pour souhaiter l’amoindrir, si cela avait été possible. Car évidemment, l’expérience tournait court si systématiquement que je me demande presque aujourd’hui si je ne guettais pas plutôt la fin du bleu, une solution de continuité de l’illusion, fût-ce pour l’émerveillement de n’y pas parvenir. À chaque fois me gagnait l’étonnement de ne trouver dans les yeux d’Esther trace du bleu dont le reflet fabuleux obstinément persistait, en dépit de scrupuleux constats pour établir, de seconde en seconde, que l’iris ne recelait pas la moindre paillette bleue ; la fascination se rejoue, à ce regard je rive le mien, du visible à l’invisible chavire le sens, léger mais insistant vertige, et je vois bleu, bleu fusée d’un concentré de noir, bleu-lumière d’obscurité dense, flamme d’éther ou d’azur électrique, dans le puits des comètes.

    Il commence à sourire. Il sourit, une lueur malicieuse dans l’œil. Il s’apprête à parler.

    Je m’entêtais, cependant, et à défaut de la physique, je comptais obscurément sur la psychologie, ce qui à force dota sans doute mon attente diffuse, étirée dans le temps, d’une fébrilité malvenue. Comme j’aurais aimé alors pouvoir mêler à ce regard quelque émotion, le ramener par exemple à la manifestation de sentiments d’une intensité particulière, ou violemment contradictoires ! Il m’aurait semblé plus commode qu’il possède une signification précise qui me donne accès à Esther et justifie ainsi les liens qui se nouaient entre nous. Mais il paraissait seulement émaner d’elle, dénué d’intention, si bien que, dans une certaine mesure, il l’escamotait, prenait le pas sur sa source contingente, me désintégrais moi aussi. Je ne voyais que du bleu, et tout résistait, moi la première, sourde au silence, inquiète au souffle qui me parcourait, craignant brusquement les mirages, bouleversée par tout ce qui cessait d’exister au moment de cette présence. Oui, je me souviens, j’ai pris parfois le regard d’Ester pour un trou noir qui avalait le monde.

    Il se tait. D’un coup interloqué bouche cousue. Mine plus grave, presque soucieuse. L’air interrogateur, puis plus. C’est entendu. Nous nous taisons. C’est entendu, la pulsation qui oscille entre l’angoisse de ne plus rencontrer ce regard, qu’il ne me soit plus adressé, et le frémissement de peur, l’excitation du risque couru à chaque fois qu’il se pose, s’est posé sur moi. C’est entendu et cette fois, je ne me débats pas, ne résisterais plus. Car ne savais-je pas déjà, au fond, que viendrait ce récit attardé dans la nuit, où parler du regard d’Esther devancerait toute raison, vaudrait toute justification aux yeux de cet homme qui écoute, ne savais-je pas déjà, au fond, l’au-delà souterrain de la source ?

    Ça vibre autour de moi, bat à mes tempes, fend mon regard, tremble un éclat et je bats des paupières, je clos clôture sans donner prise, avant que le sien frémisse, avant l’ému qui nous fera tourner les talons, avant l’attendrissement où ils s’imaginent qu’ils tombent amoureux, car nous recherchons, plutôt que l’eau traître et solitaire, la flamme bleue d’acier incandescent, je tourne coupe court cisaille fonce.

    « Bref, j’ai fini par lui proposer de s’installer chez moi. »

  • Esther 3.3

    Mais ça ne va pas. Je ne suis pas là pour ça, accélérer brusquement, embrayer sur n’importe quoi dans une brusque embardée au prétexte de je ne sais quelle lueur dans le regard de l’autre, ou de pas de lueur, à redouter je ne sais quelle interprétation, je ne suis pas là pour ça. Je suis là pour tout reprendre point par point, passer en revue le moindre élément, sonder les faits les plus minces. Je veux comprendre où ça a déraillé, je veux gagner du temps, tromper la mort. Je l’ai bien suivi jusqu’ici pour ça, gagner du temps. Il ne m’a pas interrompue, ne m’a pas pressée d’en venir au fait. Il accepte le détour. J’imagine qu’il est un peu étonné, incrédule peut-être, ou alors il ne voit pas où cela peut mener, tout bêtement. Il attend la suite et moi, imbécile, je bloque, je me tais, je ne sais pas négocier la marche arrière.

    Il hausse les sourcils, il a la langue levée pour m’interroger.
    — Pas juste à cause du regard… Enfin, ça aurait été une bonne raison aussi. Mais pas seulement. Pas tout de suite après, en tout cas.
    Et j’enchaîne, j’ai prise à nouveau, dans l’ordre, soigneusement, comme si quelque chose se mettait en route, à nouveau, qu’il s’agirait cette fois-ci de ne pas lâcher, pour que toute une série de rouages s’enclenchent au fur et à mesure. Il faut seulement que je continue sur ma lancée et les mots, les phrases s’enchaîneront, tout s’éclaircira, et tout en continuant à parler je lui jette un regard curieux, je me demande s’il comprend, s’il est justement là pour ça, parce qu’il comprend, qu’il perçoit que, tout comme lui j’ignore où ce récit me conduira, ce qui apparaîtra dans la lumière du petit jour, quand nous aurons traversé la nuit.

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