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Jan Doets, otaman des Cosaques des frontières

28 mars 2014 - Critique
Jan Doets, otaman des Cosaques des frontières

Textes accueillis et repris dans le cadre de la dis­sé­mi­na­tion « Écritures clandestines » pro­po­sée par Grégory Hosteins pour la webasso­cia­tion des auteurs. (Voir note d’intention).

Grand merci à Jan Doets d’avoir chaleureusement accepté de répondre à mon invitation… et à ma curiosité !

Présentation

Blog collectif: Les Cosaques des frontières

Créé par Jan Doets, selon le projet ci-dessous, Les Cosaques des frontières accueille et réunit les textes choisis, inédits, d’auteurs amis qui possèdent par ailleurs leurs propres sites, avant-postes de ce territoire commun aux allures d’utopie.
Le texte qui suit et les réponses de Jan Doets plus bas parachéveront cette succincte présentation.

À Propos

Il n’y a pas besoin d’émigrer pour se sentir dépaysé. Le monde autour dépayse.

Donc, on se réfugie souvent dans sa tête, où l’on se trouve sur son propre terrain. Dans son propre pays où les autres n’arrivent jamais, sauf pour des visites à la frontière. Où l’on peut se reposer, la nuit, aux bords d’un lac blanc où croissent les fleurs du silence nourricier. Où l’on peut lire, se penchant au-dessus les épaules de Fosco Zaga, l’ancien  Livre secret de son grand-père Renato, sept pages blanches montrant que tout est encore possible.

Où l’on peut voyager verticalement, comme fit remarquer Johan Brouwer,  un écrivain hollandais des années trente, dans la toute petite cellule de prison où il était enfermé longtemps pour un meurtre passionnel, avant de devenir un hispanologue fameux et d’être fusillé par les Allemands pour un acte héroïque.

Il faut défendre ce territoire. Le désert est tout autour; les tartares, viendront-ils ? On guette, on garde son territoire, on s’imagine un cosaque des frontières.

Il y a beaucoup de cosaques des frontières, gardant leurs domaines. Parfois, ils se réunissent dans la ville, autour une table dans une grande volière, pour échanger des renseignements, dans un besoin – malgré tout – d’un peu d’amitié et de reconnaissance. Où les petits oiseaux vont et viennent.

Je suis très heureux que, en ordre chronologique, Brigitte Celerier, Anh Mat, Serge Bonnery, Anna Jouy, Christine Zottele, Françoise Gérard, Carol Shapiro, Claudine Sales et Isabelle Pariente-Butterlin ont gracieusement accepté de me joindre.

Source : Jan Doets, http://lescosaquesdesfrontieres.com/a-propos/. 

En lisant

J’ai lu et relu le sujet proposé, séduite comme toujours par les ombres et les éclairs du style de Grégory, qui se marient si bien au thème, obscur de la clandestinité et aveuglantes mises en lumière. J’ai lu et relu, parce que le web n’est pas (plus) me semble-t-il le lieu de la clandestinité, mais au contraire lieu de plein air et d’ouverture 360°, l’éventail complet et rêve d’inventaire, fécond d’être offert, visible, public. Officiel? Non, pourtant, non. Je ne parle pas des sites officiels. La lectrice ne les fréquente pas, ou peu, ou après les autres. Ils sont commodes, les sites officiels. C’est ce qui est en dehors d’eux, qui attire la lectrice, et aimante sa boussole, qui la conduit très fiable vers les steppes, cette fois-ci.

En chemin, je me demande ce que c’est, à part le secret, la clandestinité. Je me rappelle les Lumières, la censure et puis, seulement bien après, le communisme. «Sous le manteau», l’image est décidément trop sombre, trop grandiose pour moi, pour ce que je lis sur la toile. Reste pourtant que ce sont des hommes, pas des textes, qui me trottent dans la tête, d’attachantes silhouettes, des échanges de la main à la main. Qu’est-ce qui peut bien être clandestin sinon un réseau, tiens ?! Je ne connais toujours pas vraiment ma destination, mais l’engagement de la clandestinité s’est légèrement métamorphosé en sous-main, il s’incarne, je vois moins le danger que l’amitié, et cette nécessité de partager, de faire voir, de laisser ouvertes portes et fenêtres.

De l’espace, de l’amitié, et puis cette menace un peu vague, cette force surtout par quoi l’on tient à ce à quoi l’on tient, une force plus douce que violente. Au rivage de la steppe, j’aborde tout aisément, Les Cosaques des frontières, c’est déjà tout un poème, le poème exact de la clandestinité que j’imagine, le secret plutôt que la cachette, le jardin secret et le jardin d’Épicure, de l’amitié, des lettres.

C’est idiot, Jan Doets attend avec curiosité ce que j’aurai à raconter sur son texte, et il va être déçu. Je n’ai rien à raconter, je constate seulement que son texte dit parfaitement et éclaire ce que je situe dans la clandestinité, sans drame (quoi de plus tranquille que le désert des Tartares ?) mais non sans nécessité. Faire exister au dehors une part de cet espace intime où portent les voix du monde, le faire exister pour le faire durer, non pas d’abord contre une menace, pour s’assurer seulement qu’il soit là, espace de partage possible (tout l’est encore, nous dit-il). Il y faut la marge, l’éloignement des rôles que l’on adopte sous les projecteurs, parce que c’est ici autre chose qui se joue, où être sans fuir les regards mais sans se complaire aux postures qui sur vous les rivent. À protéger cependant, tout cela, contre les Tartares, improbables plus ou moins.

Jan Doets: clandestinité et amitié de « l’étranger »

Et puis, comme je n’étais toujours pas bien sûre en y abordant que ce soit vraiment cela, la clandestinité, j’ai aussitôt demandé à Jan Doets ce qu’il en pensait:

«Le terme clandestinité m’inspire d’abord des souvenirs de la Seconde Guerre mondiale. Pas seulement parce que j’avais l’âge – en école primaire –  d’entendre dire ma mère: « qu’est-ce que tu fabriques, là ? »,  mais aussi parce que c’est à cette époque que j’ai appris le mot ‘clandestin’. Mon père avait des papiers clandestins, pour pouvoir passer les contrôles allemands. On lisait des journaux clandestins, dont quelques sont devenus ‘officiels’ en 1945 et ont survécu jusqu’à aujourd’hui. On écoutait la BBC par une radio clandestine.
Le blog Les Cosaques des frontières offre un refuge à une autre espèce de clandestins. Ces sans-papiers (car leurs écrits ne se trouvent  que sur des disques durs) se sont retrouvés à des intervalles depuis août 2013, l’un après l’autre, autour d’une table dans une grande volière où volent des petits oiseaux verts. Dehors, il y a le désert du cyberespace. Ils ont tous leur propre oase dans cet espace. Pourtant ils sont bien heureux de  se trouver ensemble, car entre eux il y a une certaine complicité d’âme, une clandestinité, une volonté de samizdat cosaquien, que j’ai essayé d’énoncer dans l’À propos du blog.»

Et qui sont les tartares?

«En développant mon idée pour le site, j’ai spéculé que peut-être, dans ce vaste cyberespace, il y aurait des personnes qui se sentent un peu ‘déplacés’ en esprit, comme moi, après une vie assez mouvementée , individualiste et libre, se méfiant de trop de  proximité — pourtant en besoin d’amitié, tout en  restant au qui-vive contre un danger que, peut-être,  n’ arrivera jamais…
Cela me fit penser de ce roman fameux Le Désert des Tartares de Dino Buzzati  où des militaires attendent toute leur vie, dans le fort Bastiani au bord du désert, les Tartares qui ne viennent jamais… (la photo de l’en-tête vient d’une affiche du film). C’est tout… les Tartares c’est une métaphore : une menace, un danger indéfini, une inquiétude.»

Bien que le projet soit plus vaste que cette seule dimension, y a-t-il un texte des Cosaques qui vous paraisse plus particulièrement illustrer ce guet littéraire au milieu du désert? 

«Au début, en août 2013, il n’y avait que Brigitte Celerier (sans son encouragement spontané je n’aurais pas osé commencer), Anh Mat et moi. Puis j’invitais Serge Bonnery, puis Anna Jouy et Christine Zottele, bientôt il y avait un atmosphère de confiance entre nous qui attirait Françoise Gérard, Carol Shapiro, Claudine Sales et Isabelle Pariente-Butterlin. C’est une belle histoire.
On est totalement libre de publier quoi que se soit, sans aucune censure. Donc il est difficile de dire quel texte est le plus proche de l’idée du désert, de se sentir « l’étranger ».
Probablement le texte de Carol Shapiro, « On a trouvé une barque vers minuit », tous les textes de l’apatride par Anh Mat, ou mes textes « Piqûre de rappel », « Après avoir levé l’ancre » et « 160 joules » .»


Peinture d’accueil: Carol Shapiro, Débarcadère (même source).

 

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