Regards sur la littérature
L’expression « à bâtons rompus » a une origine incertaine. Je ne l’emploie pas souvent, et je n’avais jamais songé à aller chercher d’où elle venait avant qu’elle ne s’impose à moi pour le titre de cette série que j’espère, pour une fois, mener à terme. Mais dont le propos risque d’être fort décousu – comme presque tout, ces temps-ci, ce qui est un peu décourageant, et l’aurait été définitivement sans l’origine de cette expression, donc, si peu avérée soit-elle (la curiosité est une bénédiction).
Deux hypothèses existent, dont je ne retiens que la première (comme Littré en son temps) : les tapisseries « à bâtons rompus » recouraient à des points de broderie, plus exactement des points de couchure, grâce auxquels on coud sur le tissu un ou plusieurs fils à l’aide d’un autre plus épais. Une série de points, de bâtons, qui ne se touchent pas mais retiennent et orientent un fil, une ligne continue – voire en maintiennent plusieurs ensemble, leur évitant de s’éparpiller. (La seconde hypothèse concerne le parquet. Le bricolage m’inspire moins.)
Si convaincant que ce soit, cela n’aurait pas suffi à me réjouir si je n’étais pas brodeuse moi-même. La métaphore du tissu et autres travaux d’aiguilles pour désigner le texte est un lieu commun dont je me suis trop servie dans mes dissertations pour la réexaminer depuis, même si la parenté établie entre mes deux principaux loisirs (le texte et le textile) m’a toujours paru aussi réelle qu’agréable. Et peut-être la première devrait-elle davantage prendre modèle sur la seconde, qui est un pur plaisir sans guère d’autre ambition que de me faire plaisir, puisque force est de constater ma volonté de tout maîtriser lorsque j’écris se solde par de complets échecs où je finis juste par abandonner, tandis que partir plume au chapeau et tambour battant (savez-vous qu’un tambour désigne aussi le cerceau des brodeuses, éventuellement enrubanné pour ne pas abîmer le tissu que l’on y coince ?) peut bien finir par produire quelque chose, mais qui reste très confus et indistinct, sans que nulle figure d’ensemble ne se dessine bien nettement.
Pourtant, ce ne sont pas ces histoires de trame et de fil, et à peine davantage l’idée de résille ou de réseau avoisinante, qui me parlent le plus, au fond. Je suis sans doute un être bien plus primitif, tout de sensation : je brode parce que j’aime la couleur. En littérature, on dira qu’est significatif mon goût pour l’expressionnisme, que j’ai découvert avec un complet ravissement (avant ou après son équivalent pictural ? Je n’en sais plus rien. Je crois bien que je connaissais déjà le groupe Der Blaue Reiter, mais avais ignoré qu’il s’y rattachait).
Non pas que je veuille reprendre la vieille querelle entre la ligne et la couleur (encore que ?). Ce détour par la couleur me semble surtout mieux illustrerle contraste entre l’éclat, la vibration de la couleur, qui assure en quelque sorte l’unité de l’image, et l’obscurité des chemins qui y ont conduit, d’autant plus que, dans une broderie, la moitié du fil est cachée – l’envers du motif. Si je passe par la couleur, j’entends aussi en écho lointain le premier titre auquel j’avais pensé « Brasiers et foyers » – titre que je crois bien dans la veine de plus d’un des poèmes écrits ici, mais cet élan semble se tarir, perdre son objet et je ne sais quelle façon se trouve aujourd’hui mise en doute (petit deuil parmi de plus grands). D’où changement de titre. Et nécessité accrue de se pencher sur mon second amour, la littérature et, j’ose à peine le dire, l’écriture – amours guère plus simples que les premières.
Condensée dans ce que m’évoque la couleur, quoique dans une tension moins évidente, se retrouve aussi l’opposition à l’œuvre dans la première idée de titre : ce qui enflamme et ce qui apaise, la passion et la sécurité, l’intuition et la raison – en pôles opposés et en dialogue constant, sinon conciliant. Malgré une prévention contre les seconds (réticence qui ne surgit pas de nulle part), non seulement je ne suis pas sûre qu’il en soit toujours allé ainsi, mais j’aurais bien du mal à dire ce qu’il faudrait que je privilégie – à décider que privilégier.
Je crois pourtant que la couleur, définitivement, me va mieux, qui me permett d’affiner : comment éblouit-on sans aveugler ? Bon, évidemment, cela revient presque à dire « éblouir sans éblouir » ; mais, d’abord, le premier a communément un sens positif, le second jamais ; ensuite, au premier est toujours associée la notion d’éclat, de lumière, alors que le second ne parle que d’obscurité ; enfin, cette polysémie concentre au fond la complexité en un seul terme, ce qui paraît pouvoir me servir de gage pour essayer de ne pas tomber dans une réflexion trop simpliste, voire la mener à bien sans trop me perdre alors que j’avancerai… à bâtons rompus, en espérant éclairer quelques-unes de mes ténèbres.

E. L. Kirchner, Wintermondlandschaft, 1919.
