La plume ne sublime, ne transcende rien. Ne sauve, ne préserve, ni ne console.

La plume, c’est bien connu, même si le lecteur feint de l’ignorer, se contente de torturer. La plume torture d’une torture délicieuse, ambiguë, terrible, détestable, désirée, condamnée. Voilà pourquoi il est si dur d’écrire.

La plume prolonge, obsède, éternise, la plume réveille, ravive, jette du sel sur la plaie – au mieux feint de cacher « ce sein que je ne saurais voir » –, la plume désire et anime le désir, sous quelque nom qu’il se grime (et la lecture sans doute également traque cet insupportable désir).

La plume accueille le lointain, donne espace et temps sans fin à l’inaccessible (car au lieu de narrer, on serait, on ferait, ce serait le présent, véritable contraire de la littérature plus que le réel), offrant et frustrant d’un même mouvement. Éternisant, oui, mais sans sauvegarde ni rédemption, sous l’emprise d’un charme éreintant d’inachevé.

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La plume t’enrobe, chante ta légende, embellit ta vie mais la fait boiter, embarrassée qui ne suit que péniblement, trébuche et chute, au lieu qu’il faudrait qu’elle cède aux séductions et aux désirs de la plume, se laisse guider par celle qui virevolte et arabesque les queues de cerise dans la bouche des amants médusés enracinés qui ne savent plus plus l’envol.

– suppliciés béats, ils caressent, fascinés, l’idée rêvée fugace en pataugeant dans la gadoue, dont le poids gluant les retient, ils s’effarent et fantasment la plume légère qui les titille déshabille met à nu porte aux nues, s’effarent et s’effacent sans s’y fier, admirent mirent et d’un geste balaient la souple danseuse, un songe un souffle bleu, un soupir à peine, fi ! du doux monde des enchantements que l’on se gardera bien de suivre – plutôt peiner, labourer, laborieux, creuser le sillon et goûter rare la gratifiante moue de la mie aux mièvres mines, aux graves sourcils, plutôt peser pousser la glèbe sans l’alléger de feux follets et poussières de fées, enterrer plutôt.

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Puisque la plume est torture ou envolée, traîtresse ou promesse, puisqu’elle berce et entête, allume et danse, puisque folle dans le vent elle dissipe les jours, ne sera-t-elle pas toujours là, à te séduire et délecter, d’indulgence en indolence, mêlant remords et pardon, luxe de haine et gloire d’amour, comète et absolution, regard et absolu, ta rengaine et ta feinte, ton mensonge et ta lâcheté, l’idéal défloré, alors dédaigné ?

Alors que la plume, gorgée ébouriffée, poussive un peu, courageuse pourtant, plus qu’éternité, plus qu’absolu, et les éthers où tu navigues, par-dessus tout – envers et contre tout – brigue l’aiguillon, qui tantôt pique et tantôt, tantôt surtout électrise et réalise, par-delà désirs et tentations, fleuves et feux d’artifice, enfances et veillées, rires et rides.

Alors, par la plume, tu…

2 thoughts on “Plume tatoue”

  1. Texte d’une qualité exceptionnelle, essentiel dans la mesure où il s’adresse – directement ou indirectement – à toustes celleux qui écrivent, y compris le modeste artisan admiratif que je suis…
    « Tiens vis-à-vis des autres ce que tu t’es promis à toi seul. Là est ton contrat. » (René Char)

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